Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que des vers de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient être, et où il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait la poésie pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à comparer que certaines pages de Sully-Prudhomme:)
Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis;
Par moi seul enfanté, de moi-même je vis;
Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane,
Mais pour me révéler le monde est diaphane.
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Celui d'où sortit tout contenait tout en soi;
Ce monde est mon regard qui se contemple en moi.
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Les formes seulement où son dessein se joue,
Éternel mouvement de la céleste roue,
Changent incessamment selon la sainte loi:
Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.
C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,
Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,
Où tout foyer remonte à ce foyer commun,
Où l'œuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un,
Où la force d'en haut, vivant en toute chose,
Crée, enfante, détruit, compose et décompose;
S'admirant sans repos dans tout ce qu'elle a fait,
Renouvelant toujours son ouvrage parfait;
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Où la vie et la mort, le temps et la matière,
Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit;
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Où Jéhovah s'admire et se diversifie
Dans l'œuvre qu'il produit et qu'il s'identifie.
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Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être;
L'œuvre de l'univers n'est que de le connaître.
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Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom;
Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule,
Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule.
L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur;
L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur.
Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait d'abord écrit:
Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux;
Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux;
Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore:
Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?
Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien remplacer ces vers par ceux-ci:
Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers;
On croit me voir dedans, on me voit au travers;
Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore!
Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?
Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,—me souvenant d'ailleurs de certains autres vers,—que c'était la première version qui rendait sa vraie pensée.
Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque, morale et lyrique,—fort inconnu; et que personne ne cite jamais,—le Désert, que vous trouverez à la suite des Recueillements, dans les Épîtres et Poésies diverses, et qui, daté de 1856, est donc la dernière grande pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous offre un décisif commentaire de cette partie du Livre primitif.
Dans le Désert, le poète fait ainsi parler Dieu:
Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
Vous prendrez-vous toujours au piège des images?
Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?
J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs.
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Ne mesurez jamais votre espace et le mien.
Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien.