Rien ne m'étonne plus que l'étonnement de ceux qui ont cru découvrir, dans ces pages, la charité, la pitié, le respect de la bonté et de la beauté morales offusquées par d'humbles et sordides apparences. Ai-je besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient point attendu Dostoïewsky ni Tolstoï pour nous montrer des prostituées qui sont des saintes, ou des mendiants et des misérables qui possèdent le secret de la sagesse et de la charité parfaite? Tout le caractère de Sonia consiste dans une antithèse romantique. À vrai dire, il est extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté si l'on se représente avec quelque précision le métier qu'elle fait. Il faut d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes, Sonia n'éprouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime s'amuse, nous nous méfions. Son infamie cesse tout à fait d'être sublime si elle cesse un instant d'être douloureuse. Il y a plus: le haut sentiment religieux dont elle paraît animée rend à peu près incompréhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. Étant donné sa foi en Dieu et l'idée qu'elle se fait de cette vie transitoire, elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents. Au moins la Fantine des Misérables n'est qu'une pauvre bonne catin qui n'a jamais réfléchi ni sur Dieu ni sur le mystère de la rédemption par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la fantaisie d'une imagination déclamatoire? Et quant à Platon Karatief, si son grand mérite est d'être bon et résigné tout en restant très simple d'esprit, nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons l'âme du Crapaud de la Légende des siècles:
Bonté de l'idiot! Diamant du charbon!
S'il est vrai que la littérature septentrionale de ces derniers temps reproduise à la fois l'idéalisme sentimental et inquiet de nos romantiques et le réalisme minutieux et impassible, d'intention ou d'apparence, qui date de l'année 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est donc que ces écrivains du Nord nous offrent intimement mêlé ce qui fut, chez nous, successif et séparé (ou à peu près) et qu'ainsi ils abordent la peinture des hommes et des choses avec une âme et un esprit entiers, non mutilés, non resserrés dans un point de vue ou restreints à une attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos réalistes et nos naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prétendu? qu'ils se tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent où décrivent? qu'ils le dédaignent et le jugent toujours ridicule ou vil? En quoi l'objectivité des peintures, à laquelle ils tendent loyalement et non sans effort, implique-t-elle l'insensibilité, le dédain ou l'ironie du peintre?
Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si éloigné de l'indifférence; et la petite Lalie de l'Assommoir, l'enfant-martyre, plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettrée que Platon Karatief; moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins émouvante ou moins sublime, si sa bonté n'en est que plus surprenante encore et plus mystérieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pénétré de tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation littéraire semble déjà, elle-même, une souffrance, et qui, ne fussent-ils pas torturés comme hommes, le seraient déjà comme artistes; je n'alléguerai pas le calvaire de leur Germinie, à la fois héroïque et infâme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si grand cœur et, dans ses «ténèbres», pour parler comme Tolstoï, la pure flamme d'un absolu dévouement. Et je ne rappellerai pas que cette formule: «la religion de la souffrance humaine», est probablement de leur invention.
Mais je prends celui de nos romanciers qui a la réputation la mieux établie d'impassibilité et de dédain: Gustave Flaubert. J'ai toujours admiré qu'on refusât à Flaubert le don de sympathie, parce qu'il n'exprime point effrontément la sienne, et qu'on fît de ce don, une des caractéristiques, par exemple, de l'Anglaise Georges Eliot. Jamais la haute équité de Flaubert ne se fût permis les lourdes railleries dont Eliot accable, avec une insupportable abondance, les petites gens du Moulin sur la Floss. Et les humbles qu'elle aime, je sens trop qu'elle «condescend» à les aimer; qu'elle est à leur égard dans la disposition d'âme artificiellement chrétienne d'une protestante philosophe et éclairée, en visite chez des inférieurs. Au moins, chez Flaubert, il n'y a pas trace de cette affreuse condescendance.
Qu'il méprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais cela ne ressort pas nécessairement de ses peintures, et nous n'en avons jamais le témoignage direct. Il n'a point de bienveillance philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus pour sa bande d'imbéciles. Après l'avoir lu, on a l'impression qu'on dînerait volontiers, à quelque grasse table normande, avec le père Rouault, Charles Bovary, la mère Lefrançois, l'abbé Bournisieu, qui ferait au dessert des calembours opaques, même avec le pharmacien Homais. Plus sûrement que chez Eliot (car ici nul étalage de cordialité ne me met en défiance), je devine chez Flaubert une espèce d'affection spéculative pour ces êtres qui représentent tout le monde, qui sont à peine responsables, qui, avec beaucoup d'égoïsme, ont quelque bonté, qui travaillent et qui peinent comme nous...
Les soixante dernières pages de Madame Bovary sont si étrangement douloureuses que j'ose à peine les relire. Est-ce que vous ne sentez pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si naïve au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh! la chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prières des morts! Qui donc a dit que ce livre était sans entrailles? Lisez la lettre du père Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique récompensée au Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misère et de bonté, si révélatrice du lien qui unit la bonté et la souffrance, et encore de cette vérité troublante et contradictoire, que la société est fondée sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu qui permet au monde de durer,—que M. Brunetière, au temps où il goûtait peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'œuvre cette page extraordinaire. L'âme de Flaubert n'est-elle point, à l'égard de la bouvière Élisabeth Leroux, sensiblement dans la même position morale que l'âme de Tolstoï vis-à-vis du moujick Platon Karatief? Non, non, l'ironie, ou la crainte pudique des émotions dont on s'honore trop facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle qui vient de la science de la vie, se dégage silencieusement du roman de Flaubert, et la résignation au monde comme il est. Charles Bovary, après la mort d'Emma et ses tristes découvertes, dit exactement ce que dirait à sa place le moujick de Tolstoï: «C'est la faute de la fatalité.» Le moujick mêlerait peut-être à cela l'idée et le nom de Dieu. Mais nous reviendrons là-dessus.
Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Félicité d'Un cœur simple? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime l'admirable Dussardier de l'Éducation sentimentale, et était-il nécessaire qu'il vous en informât? Si «l'indifférence mystique» où l'on nous dit que Bézouchof et Tolstoï lui-même (pour un temps) finissent par se réfugier, présuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie philosophique où aspire Flaubert les implique tout justement au même titre. Quoi de plus triste dans leur sérénité que les maximes d'un Marc-Aurèle affirmant sa soumission aux lois inéluctables de la nature? Ah! la grande pitié qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend, dans le renoncement à l'expression des pitiés particulières!
Quant à l'autre caractère distinctif des romans russes: «l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie... l'inquiétude du mystère universel», pensez-vous que cela suffise davantage à les différencier des nôtres?
«Les dessous de la vie», qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion physiologique, hérédité, qui nous gouvernent à notre insu? Mais cela, c'est presque la moitié de Balzac, et c'est presque le tout de M. Émile Zola.—Et «l'entour de la vie»? S'agit-il de l'influence des milieux? Qui l'a mieux connue et exprimée que l'auteur de la Comédie humaine ou que l'auteur de Madame Bovary et de l'Éducation sentimentale? Ici encore relisez Madame Bovary: vous verrez que tous les actes, toutes les démarches, toutes les rêveries même d'Emma sont expliqués, d'abord par sa nature, puis par quelque excitation du dehors, une rencontre, un objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le dernier petit poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien est tout, venant après le reste...