Que si Henri Ibsen n'était déjà pas tout entier, quant aux idées, dans George Sand, c'est donc dans le théâtre de Dumas fils,—antérieur, ne l'oubliez pas, à celui de l'écrivain norvégien,—que nous achèverions de le retrouver.
La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du cœur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais c'est l'âme même de la plupart des drames de M. Dumas! Seulement, tandis que les révoltés d'Ibsen se soulèvent contre la loi et la société en général, les insurrections de M. Dumas visent presque toujours un article déterminé du code civil ou des préjugés sociaux. Et je ne vois pas que cette précision soit nécessairement une infériorité.
La Dame aux camélias nous montre l'amour libre s'absolvant à force de sincérité, de profondeur et de souffrance.—Le Fils naturel, l'Affaire Clémenceau protestent contre la situation faite par le code aux enfants naturels.—Les Idées de Madame Aubray et Denise, ces deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader que, dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de prétendues convenances, épouser une fille séduite, et séduite par un autre que lui.—Dans la Femme de Claude, un homme, après avoir prié Dieu, se met avec sérénité au-dessus des codes humains, et substitue son tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressément, la spéculation financière.—L'Ami des femmes, la Princesse Georges, l'Étrangère, Francillon reposent sur la même conception du mariage que la Dame de la mer ou Maison de poupée.—Et si vous voulez des orgueilleuses, des insurgées démoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson, et Césarine ne le cèdent point, ce me semble, à Hedda Gabler.—Bref, le théâtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de consciences ou qui cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle intérieure, l'opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes les règles, écrites ou non.
Que dis-je! Les traits même purement septentrionaux ne sont pas absents des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens frivoles s'en sont assez moqués, que, dans Denise et ailleurs, M. Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite ordinairement sa fiancée. Et cette égalité des sexes au regard de ce devoir spécial est justement le sujet d'une des comédies de Bjœrnson: le Gant. Seulement, chez l'écrivain polaire, c'est une jeune fille qui soutient publiquement cette thèse, devant sa famille, devant des hommes. Et tout de même c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'âme de cette courageuse vierge manque un peu de duvet...
Venons aux romanciers russes à Dostoïewski, à Tolstoï. M. de Vogüé nous dit que deux traits les distinguent de nos réalistes à nous:
1o «L'âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte; cette âme n'est jamais impénitente; on l'entend gémir et chercher: elle se reprend finalement et se sauve par la charité; charité plus ou moins active chez Tourguenief et Tolstoï, affinée chez Dostoïewsky jusqu'à devenir une passion douloureuse.»
2o «Avec la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent confinés; et néanmoins ils méditent sur l'invisible; par delà les choses connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites: elles peuplent l'atmosphère profonde où respirent les créatures de Tourguenief, de Tolstoï, de Dostoïewsky.»
Voyons d'abord la pitié, la bonté russes. Deux épisodes, très connus, souvent cités, nous en fournissent, je crois, les deux expressions culminantes.
C'est, dans Crime et Châtiment, la rencontre de Sonia, la fille publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son métier pour nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et comme un saint-sacrement, car cette ignominie même est son mystérieux rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traitée avec mépris: elle le voit torturé par un secret; elle essaie de le lui arracher... L'aveu s'échappe: la pauvre fille, un moment atterrée, se remet vite; elle sait le remède: «Il faut souffrir, souffrir ensemble... prier, expier... Allons au bagne!» Et, un peu après, Raskolnikof tombe aux pieds de Sonia et lui dit: «Ce n'est pas devant toi que je m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanité.»
L'autre épisode souverainement caractéristique, c'est, dans la Guerre et la Paix, la rencontre de Pierre Bézouchof et du paysan Platon Karatief, tous deux prisonniers des Français. «Bézouchof, dit M. de Vogüé, est un raffiné, Karatief une âme obscure, à peine pensante. Cet homme endure tous les maux avec l'humble résignation de la bête de somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui adresse des paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague, empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout. Un soir qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin, dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec indifférence, comme un chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date une révolution morale dans l'âme de Pierre Bézouchof: le noble, le civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primitive; il a trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un talisman; depuis lors il lui suffit de penser à l'humble moujick pour se sentir apaisé, heureux, disposé à tout comprendre et à tout aimer dans la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe est achevée; il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence mystique.»