Dans Rosmersholm, Rosmer, descendant d'une vieille famille très fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre penseuse et révolutionnaire, Rébecca, dont il subit l'influence jusqu'à renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les «idées nouvelles». La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rébecca a poussé à la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, dès lors, le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer reste désemparé entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rébecca a voulu lui communiquer. L'aventurière elle-même est prise de doute et de découragement... Et, enfin, tous deux se noient au même endroit de la rivière où leur victime a cherché la mort.
Dans Hedda Gabler, Hedda a épousé un brave homme banal, qu'elle méprise. Elle retrouve, momentanément corrigé de son ivrognerie et de sa crapule, une espèce de bohème de génie, Eilert, qui lui a jadis fait la cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rêves est de «peser sur une destinée humaine». Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est devenu digne d'elle. L'épreuve échoue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne pouvant décidément supporter la disproportion qu'il y a entre sa destinée et son âme, se tue d'un coup de revolver.
Dans la Dame de la mer, Ellida, mariée au docteur Wangel, pour qui elle a de l'amitié et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente ans plus âgé qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystérieux et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse à son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: «Je te rends ta liberté; suis l'Étranger, si tu veux.» Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme est rompu. «Jamais, dit-elle à son mari je ne te quitterai après ce que tu as fait.» Wangel s'étonne: «Mais cet idéal, cet inconnu qui t'attirait?» Elle répond: «Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer. C'est pourquoi j'ai pu y renoncer.»
Toutefois, dans le Canard sauvage, Ibsen nous montre que ce qui est bon pour l'élite ne l'est pas pour tous. Un rêveur, un apôtre croit rendre service à une famille qui vivait tranquillement dans un déshonneur inconscient, en lui révélant son ignominie, en essayant d'éveiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus tristes et aux plus inutiles catastrophes.—Et, de même, dans Solness le constructeur, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un homme de génie à manquer de bonté, à faire souffrir tout autour de lui, et le poussant finalement à une mort ridicule et tragique.
Ainsi,—sauf dans deux ou trois pièces où il semble se défier de ses rêves et les railler,—les drames d'Ibsen sont des crises de conscience, des histoires de révolte et d'affranchissement, ou d'essais d'affranchissement moral.
Ce qu'il prêche, ou ce qu'il rêve, c'est l'amour de la vérité et la haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception païenne de la vie contre la conception chrétienne, de la «joie de vivre», comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore et surtout ce qu'on a appelé l'individualisme; c'est la revendication des droits de la conscience individuelle contre les lois écrites, qui ne prévoient pas les cas particuliers, et contre les conventions sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix qu'aux apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui, la miséricorde indépendante, le pardon de certaines fautes que le pharisaïsme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union parfaite des âmes, union qui ne saurait reposer que sur la liberté et l'absolue sincérité des deux époux et sur l'entière connaissance et intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformité de la vie à l'Idéal,—un idéal qu'Ibsen ne définit guère expressément, où l'on distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'évangile, mais d'un évangile orgueilleux et raisonneur, des velléités de socialisme et, presque dans le même temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette affaire plus de précision qu'Ibsen n'en met lui-même. Mais c'est sans doute dans un sentiment général de révolte que se résolvent les éléments contraires dont son «rêve» semble formé. Bref, Ibsen est un grand rebelle, un homme qui est mécontent du monde et inquiet avec génie.
Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des idées, puisque c'est de ses idées plus encore que de sa forme que l'on fait honneur à Ibsen), n'est-ce pas précisément la substance des premiers romans de George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut un merveilleux don de réceptivité et qu'elle refléta toutes les idées et toutes les chimères de son temps. Oui, on nous a déjà dit que le mariage est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volontés libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà on nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la société; et l'on a cherché le néo-christianisme, le vrai, le seul, la religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et je doute que, même alors, elles fussent toutes parfaitement neuves.
Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand; mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai été longtemps imprégné. Je ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152): «Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité; ses objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalité enfantine...» Et sur Ralph: «Il avait une croyance, une seule, qui était plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n'était ni l'Église, ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois qui lui dictaient son sacrifice et son courage, c'était sa conscience. Dans l'isolement, il avait appris à se connaître lui-même, il s'était fait un ami de son propre cœur.»
Indiana, c'est déjà Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans le même sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher, Indiana le rencontre; Indiana, épousant Ralph en présence de la nature et de Dieu, c'est Norah, après sa fuite, trouvant l'époux de son âme, le choisissant dans sa liberté.—Et Lélia, c'est déjà Hedda Gabler. Elle a un orgueil au moins égal, et le même sentiment pléthorique, si je puis dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus délirants cris d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais poussés.—Et la Dame de la mer, c'est Jacques, sauf le dénouement. Comme Jacques, Wangel donne à sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en profite, et l'autre non, voilà toute la différence.—Ibsénienne, Marcelle qui, dans le Meunier d'Angibault, renonce à tout, se fait sa religion, épouse un ouvrier après une année d'épreuve. Ibsénien, Trenmor dans Lélia. C'est au bagne, où il était pour un crime de passion, que, forcément seul avec lui-même, il a connu la vérité. «Le secret de la destinée humaine, sans cet enfer, je ne l'aurais jamais goûté... Cette surabondance d'énergie, qui s'allait cramponnant aux dangers et aux fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin quand elle fut aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...»
Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen prophétise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le «troisième état humain», qui sera fondé «sur la connaissance et sur la croix» (le second étant fondé seulement sur la croix et le premier seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes et vagues esquisses? «Trenmor croit l'avènement d'une religion nouvelle, sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de prédication...» Etc., etc. Et, là-dessus, lisez Spiridion, si vous en avez le courage.