Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus caractéristiques de sa manière, c'est Silas Marner, Adam Bede, le Moulin sur la Floss, et Middlemarch.
Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de cœur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire: «Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour, Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.—Adam Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la douleur.—De même, le Moulin sur la Floss, c'est l'histoire de deux enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une sensibilité un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs parents surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la souffrance fortifie et rend meilleurs.—Et Middlemarch, c'est la vie, minutieusement contée,—oh! combien minutieusement!—d'une grande âme dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.
Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la vie humaine.
Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse rien à désirer, dans une partie considérable de l'œuvre de George Sand.
Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume et contient les impressions concordantes d'un certain nombre d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la confiance que sa personne inspire ou l'ascendant qu'elle exerce, commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien quelque ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par l'impression qu'un individu reçoit d'une œuvre;—et naturellement, je ne puis vous donner ici que la mienne.
Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez la Mare au Diable, la Petite Fadette, François le Champi, le Meunier d'Angibault. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante, autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention, une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande raison, c'est que je le crois.
Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans être oubliée chez nous, n'est pourtant plus, depuis quelques années, un de nos grands soucis. Et au surplus, nous la retrouverons. Passons à Ibsen.
Dans les Revenants, Mme Alving, dont la vie a été jusque-là une vie de foi et d'immolation chrétienne, bouleversée par l'atroce injustice de la destinée d'un fils condamné à la maladie et à la folie par les vices de son père, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du premier coup, va si loin dans cette indépendance retrouvée que, à un moment, elle n'hésite pas à pousser dans les bras du malade une servante qu'elle sait être sa sœur naturelle.
Dans Maison de poupée, Norah s'aperçoit que son mari ne la comprend pas et que, par conséquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari est un honnête homme, mais d'une honnêteté littérale et timide. Norah lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilité d'un faux commis par elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traitée comme une petite fille, comme une «poupée». Et c'est pourquoi elle abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher la vérité, refaire son éducation intellectuelle et morale.
Dans l'Ennemi du peuple, un médecin de petite ville découvre que la source d'eau minérale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays est empoisonnée. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitôt les autorités constituées et le peuple ameuté par elles le traitent en ennemi public, et il succombe sous ces pharisaïsmes et ces égoïsmes ligués ensemble.