DE L'INFLUENCE RÉCENTE
DES LITTÉRATURES DU NORD
Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces, et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule. Événement considérable, mais non point surprenant.
Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait peu la littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science et le génie allemands et mettait un Gœthe, ou même un Herder, au-dessus de ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous n'avons rien de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais aussi aux poètes et aux romanciers anglais contemporains.
Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne, l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits. Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement violent et prolongé. Il dure encore.
Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la Puissance des Ténèbres, et je ne sais plus quelle troupe nous donna l'Orage d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses dernières pièces (depuis 1886) ont été traduites. Nous avons vu, au Théâtre-Libre, les Revenants et le Canard sauvage; au Vaudeville, Hedda Gabler et Maison de Poupée; au théâtre de l'Œuvre, Rosmersholm, Un ennemi du peuple, Solness le constructeur, Brand, et le Petit Eyolf; au théâtre des Escholiers, la Dame de la mer. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé Une faillite du Norvégien Bjœrnson, les Tisserands et l'Assomption d'Hannele Mattern, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et Mademoiselle Julie, de l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre Idéaliste, l'Intruse, les Aveugles, Pelléas et Mélissande, du Belge Mæterlinck; l'Œuvre, les Âmes solitaires, de Hauptmann, les Créanciers, de Strindberg, Au-dessus des forces humaines, de Bjœrnson. Et certainement j'en oublie. Vous ne pouvez vous imaginer la fureur et l'intolérance de l'admiration des jeunes gens et de certaines femmes pour ces produits du Nord. Oui, on le dirait, ces âmes polaires parlent vraiment à nos âmes; elles y entrent très avant, elles les remuent, par moments, jusqu'au tréfonds.
Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface de son Roman russe:
«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature de nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas, nous le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est pas guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent plus de l'âme française.»
C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.
I
Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les sentiments dirigeants, et comme le substratum de leurs œuvres respectives.