Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du Désert et la charité d'Utopie se réconcilient dans cette image:

Ainsi quand le navire aux épaisses murailles,
Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles,
Sillonne au point du jour l'océan sans chemin,
L'astronome chargé d'orienter la voile
Monte au sommet des mâts où palpite la toile,
Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile,
Se dit: «Nous serons là demain!»

Puis, quand il a tracé sa route sur la dune
Et de ses compagnons présagé la fortune,
Voyant dans sa pensée un rivage surgir,
Il descend sur le pont où l'équipage roule,
Met la main au cordage et lutte avec la houle.
Il faut se séparer, pour penser, de la foule,
Et s'y confondre pour agir.

Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme? Peut-être est-ce dans les Recueillements (et j'y comprends les Poésies diverses) qu'elle apparaît le plus en plein.—J'estime, d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis point que les Harmonies ne forment pas un ensemble plus lié, et plus harmonieux en effet. Mais rien, dans les Harmonies même, ne dépasse le Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie, Utopie, la Cloche du village, la Femme, la Marseillaise de la paix, la Réponse à Némésis, le Désert, la Vigne et la Maison, les vers À M. de Virieu après la mort d'un ami commun. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux d'historien, des plus grandes affaires publiques et des soucis privés, tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de son cœur la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de circonstances», comme Gœthe voulait que fussent toujours les poèmes lyriques. Pièces d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il est touchant de voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des Recueillements sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais assez obscurs: M. Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette Carré, jeune ouvrière de Dijon...—Mais, bien que les pièces de ce volume aient été, entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour soulager l'âme du poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme de lettres professionnel et la préoccupation du métier en soient plus absentes encore que de Jocelyn ou de la Chute, jamais, je crois, la forme de Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée, ni,—certains passages un peu nonchalants mis à part,—plus savante que dans les Recueillements (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne fluidité des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en quelque mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit plutôt qu'il fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations d'autant plus fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra demain.—Et d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre eux ces morceaux, tous ensemble se trouvent principalement exprimer les deux sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes âmes: la tristesse de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée, et, dans le même moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle mélancolie et l'éternel espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont les Recueillements: le soleil de l'avenir humain y brille, pour le poète, à travers les feuillages jaunis de son automne, au bout des sentiers jonchés de ses illusions et de ses deuils...

L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses, a-t-il dit,—et même démontré,—que la poésie romantique et la poésie personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité, se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi «l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le passage de la poésie subjective à la poésie objective?—Je crois pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel qui ne soit en même temps général; et je le pourrais prouver très facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes ou ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de la poésie et,—se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par la superstition même de l'objectivité,—la poésie subjective. Et cela encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.—Pour Lamartine, en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors, je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus vraiment de tout le monde et à tout le monde,—sauf le degré et sauf la forme,—que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres, depuis le Lac et l'Isolement, qui sont ses premiers chefs-d'œuvre, jusqu'à la Vigne et la Maison, qui est à peu près son dernier. Son Lac est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison sont les nôtres; et nôtres, encore plus, toutes ses prières (les Harmonies) et nôtre, l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais poète fut pareil aux divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que des pensées éternelles», c'est bien lui.

Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. Ne vous en tenez pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont suggérée jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières poésies. Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet exercice comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la poésie, ou plus exactement, de la place que la production de la poésie écrite peut tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un homme qui sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui prétendait vivre tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle affectation vaniteuse, mais l'expression d'une pensée réfléchie et virile et le franc aveu d'une nature robuste et superbement équilibrée, dans ce passage, souvent raillé, de la Lettre qui sert de préface aux Recueillements: «Quand donc l'année politique a fini..., ma vie de poète recommence pour quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le public croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie a été pour moi ce qu'est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme vous chantez en marchant, quand vous êtes seul et débordant de force, dans les routes solitaires de vos bois...»

Cette impression de puissance, Lamartine la donnait à tous ceux qui l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le geste d'un chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses amours, très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le formidable travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les imaginations féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une colombe gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un vieil aigle, et c'était la véritable figure de son âme.

Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des choses déjà dites plusieurs fois.—Et, quant à le «situer» dans notre histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que son œuvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il y eut d'abord en lui quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et qu'un peu de la Chute d'un ange a pu passer dans la Légende des siècles et dans les Poèmes barbares, je suis plus sûr encore que, si Lamartine procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des anciens poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de lamartiniens, sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre histoire poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte qu'imparfaitement. Il a donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la secousse initiale, mais de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup plus lointaine que Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est comme la perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que gréco-latin, l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est proprement un poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler, contemporaine de trente siècles d'humanité indo-européenne; et les solitaires de l'antique Gange,

fleuve ivre de pavots,
Où les songes sacrés roulent avec les flots,

l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de Dieu, est religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il dans le Tailleur de Saint-Point, mes yeux et ma langue à lire, à écrire et à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les langues.» Et c'est pourquoi,—attendu qu'en outre il fut, avec une évidence fulgurante, un homme de génie,—je ne dis pas qu'il soit, (car on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure qu'il est) le plus grand des poètes.[Retour à la Table des Matières]