Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un de ses personnages: «Prions Jupiter, quel qu'il soit, nécessité de la nature, ou esprit des hommes.» (Les Troyennes, vers 893.) Ces deux définitions de Dieu,—profondes dans leur simplicité, car elles vont à l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes philosophiques,—ces définitions que le délicieux poète grec laisse tomber avec un ironique détachement, Lamartine n'a fait que les embrasser,—tour à tour ou même à la fois,—de toute la force de sa pensée et de son imagination... Et que pouvait-il davantage?

Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès humain, reste «Dieu sensible au cœur», Dieu postulat de la morale, le Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'Utopie. Et c'est cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du Livre primitif: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort exactement:

«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations... Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme naîtra, vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de villes, habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix avec les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont cruels s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.»

Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur, le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce Désert, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil!

Des deux séjours humains, la tente ou la maison,
L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;
Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne,
Il prend dans les sillons racine comme un chêne:
L'homme dont le désert est la vaste cité
N'a d'ombre que la sienne en son immensité.
La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.
Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre.
.............
Au désert l'esprit plane indépendant du lieu;
Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.

Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de l'imitation».

Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine,
Avec chaque habitude un débris de sa chaîne...
.............
La liberté d'esprit, c'est ma terre promise.
Marcher seul, affranchit; penser seul, divinise.

Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère religieux ne lui demeurât étranger),—s'il n'était, avant tout, invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux cris de solitaire orgueil du Désert répondent les strophes d'Utopie, ardemment aimantes:

... Servons l'humanité, le siècle, la patrie:
Vivre en tout, c'est vivre cent fois!

C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie
Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie,
Rayonnement lointain de sa divinité;
C'est tout porter en soi comme l'âme suprême,
Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime;
Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même
Dans l'universelle unité.