La fin justifia la voie et le moyen;
Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien;
La matière, où la mort germe dans la souffrance,
Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,
Épreuve de l'esprit, énigme de bonté,
Où la nature lutte avec la volonté
Et d'où la liberté, qui pressent le mystère,
Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.
Et le sage comprit que le mal n'était pas,
Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.

Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que nous pouvons, nous, voir l'œuvre de Dieu. Et alors nous concevons sans doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la condition de l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique une partie du mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout de même un terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien et qui ne peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange mystère que la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de celle-là. Même, les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les raisonnements de l'optimisme.—Et enfin, que dirons-nous de l'énorme portion du mal moral que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à transmuer en bien? Les méchants qui persistent, les méchants qui doivent demeurer impénitents pourquoi vivent-ils?...

Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne demeurera éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de nous, ni à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que les anciens Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a refait dans le Phédon d'une série d'existences par où les âmes, plus ou moins vite, s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo développera à son tour dans Ce que dit la bouche d'ombre, Lamartine l'indique ici en quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage, puisque ce rêve moral est le fond même et comme la trame ininterrompue de la série d'épopées que devaient former les Visions, et puisque Jocelyn n'est que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et sanctifié.

Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle qu'adoraient les stoïciens (Mens agitat molem... Spiritus intus alit), et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi qui, dans les minéraux, veut s'agréger ou se cristalliser; qui, dans le règne végétal ou animal, veut vivre et croître, s'adapte aux milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit et achève les types, et les transmet perfectionnés...

Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine, ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail, pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie... Écoutez ces strophes d'Utopie:

........ Il est dans la nature
Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure
Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu;
Instinct mystérieux d'une âme collective,
Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive,
Lit au livre infini sans que le doigt écrive,
Et prophétise à son insu.

.............
C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère,
Cette aspiration qui prouve une atmosphère...
.............
«Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle
L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle?
Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer,
L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre,
Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre,
Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre
Et sans bornes pour espérer?

Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies!
Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!
Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix.
Quel mouvement sans but agite la nature?
Le possible est un mot qui grandit à mesure,
Et le temps qui s'enfuit vers la race future
A déjà fait ce que je vois!...

Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée, étape par étape, dans les strophes des Laboureurs, et dont le code est formulé dans le Livre primitif: revenons donc à celui-ci.

Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie, planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux fuyantes équivoques et aux duperies des mots.