J'ajoute encore que le réalisme de ces étrangers est plus chaste que ne fut le nôtre. L'œuvre de chair tient assez peu de place dans leurs œuvres, et certes je les en loue. J'observe toutefois que, si la réalité est peut-être moins impudique qu'elle n'apparaît dans quelques-uns de nos romans réalistes, elle l'est certainement beaucoup plus que les romans anglais ou russes ne nous le feraient croire. Nous sommes plus véridiques à cet égard. Si c'est là une supériorité, je l'ignore; mais notre réalisme, plus sensuel, est aussi plus réellement désenchanté. Ces écrivains du Nord ne reculent point sans doute devant la peinture des souffrances, des cruautés, des misères humbles et abominables de la vie humaine, mais, on ne peut le nier, ils en atténuent, ils en esquivent certaines vilenies. Ils ne disent jamais tout. Vous ne trouverez jamais chez eux l'équivalent de telle page, je ne dis pas de M. Zola, mais de Flaubert ou de Maupassant. Ils peuvent bien nous montrer le monde infiniment triste et pitoyable: ils hésitent à le montrer simplement dégoûtant, ce qu'il est pourtant aussi, ne le pensez-vous pas? Leur pessimisme n'est jamais aussi radical qu'ils le prétendent.
Cette pudeur, cette retenue, ce scrupule incurable s'expliquent encore par l'esprit religieux dont ils restent quand même imprégnés. Et ainsi nous aboutissons à ce truisme que les différences des littératures se rattachent aux différences profondes des peuples.
Les livres d'Eliot et d'Ibsen demeurent, en dépit de l'émancipation intellectuelle de ces écrivains, des livres protestants. Car, sortir par le libre examen, comme Ibsen et Eliot, d'une religion dont le libre examen est lui-même le fondement, ce n'est point proprement en sortir, c'est plutôt en développer et en épurer la doctrine. On ne secoue réellement que ce qui est réellement un joug; on ne s'insurge à fond que contre une religion qui interdit toute liberté d'esprit. Les autres, on y peut demeurer en les élargissant. C'est seulement où sont les défenses radicales que les scissions peuvent être absolues. Mais la très libre Eliot et le révolté Ibsen n'ont point cessé d'être des «réformés»: Eliot, par la continuité de son prêche et par les textes bibliques dont elle a gardé l'habitude d'appuyer ses pensées personnelles; Ibsen, dont le théâtre abonde en pasteurs, par on ne sait quel accent et quel son de voix. Car, justement, ce qu'il y a de liberté dans le protestantisme empêche, non les affranchissements intellectuels, mais, si je peux dire, les affranchissements de langage et de tenue. Chez les peuples protestants, où le fidèle ne relève que de sa conscience et n'admet pas d'intermédiaire entre lui et Dieu, les habitudes universelles de discussion et de méditation qui suivent de là font que le sentiment et le souci religieux sont mêlés à toute la littérature, même profane, et que les écrivains incroyants conservent du moins l'allure et le ton des croyants. Chez nous, au contraire, catholiques émancipés,—ou catholiques pratiquants, mais que la confession sacramentelle décharge en partie du soin d'administrer leur propre conscience,—il y a une littérature religieuse, ou plutôt ecclésiastique, que nous ne connaissons guère, et une littérature toute profane et laïque, chacune faisant son jeu à part. Certaines vues sur l'arrière-fond des âmes, certains morceaux de casuistique morale, certaines effusions du sentiment religieux (même abstraction faite de toute église confessionnelle), qui nous émerveillent chez Eliot ou chez Ibsen, c'est dans Bossuet, c'est dans les écrits de tel prêtre et de tel moine que nous ignorons, c'est chez Lacordaire et Veuillot même, que nous en trouverions des exemples analogues; et c'est où nous ne nous avisons guère d'aller les chercher. Nos deux littératures ne se mêlent point, et la laïque y perd un peu. Elle y perd parfois, peut-être, quelque profondeur morale.
Mais déjà, voyez-vous, cette infériorité est en bon train d'être réparée. Car, depuis dix ans, tandis que M. Gerbart Hauptmann paraissait s'inspirer de M. Émile Zola, et M. Auguste Strindberg de M. Alexandre Dumas fils, et que Nietzsche reproduisait les rêveries maladives des Dialogues philosophiques de Renan; d'un autre côté, M. Paul Bourget nous affranchissait du naturalisme, et la plus large sympathie et la préoccupation morale ou religieuse rentraient dans notre littérature. Tout le sérieux, toute la substance morale de Georges Eliot semblent avoir passé dans les profondes études de M. Bourget, dont les derniers romans sont, en maint endroit, des récits piétistes. Maupassant lui-même s'attendrissait visiblement et devenait plus «grave», quand la mort vint le prendre. Et la même gravité, et la pitié des romanciers russes, et le don qu'ils ont de nous faire sentir, autour des médiocres drames humains, les ténèbres et l'inconnu, tout cela donne un très grand prix aux livres singulièrement sincères de M. Paul Margueritte. Quant à l'idée de la mort, je ne pense pas que jamais écrivain en ait été plus intimement pénétré que Pierre Loti. Et si ce n'est point, comme chez Tolstoï, pour notre conversion ou notre édification, c'est que la vanité des choses peut prêter à des conclusions extrêmement différentes, ou même se passer de conclusion.
En somme, on voit dans quelle mesure ces étrangers nous ont rendu service. Nous avons accueilli leur idéalisme par dégoût ou lassitude du naturalisme; et il est vrai qu'ils nous ont induits à mettre plus d'exactitude et de sincérité dans l'expression d'idées et de sentiments qui nous furent jadis familiers, à préciser notre romantisme en même temps que notre réalisme s'attendrissait. Mais, si nous avons embrassé, une fois de plus, avec cette facilité et cette ardeur les exemples étrangers, cela n'est-il point un signe que c'est nous, en réalité, qui avons, sinon les mœurs, du moins l'âme cosmopolite? L'Anglais parcourt le monde et reste partout Anglais. Nous ne quittons pas le coin de notre feu, mais, de ce coin, nous nous plions sans peine à toutes les façons de sentir des diverses races, et des plus lointaines.
Oui, ce sont nos écrivains que j'appelle les vrais cosmopolites. Ils le sont: car une littérature cosmopolite, c'est-à-dire européenne, doit être, par définition, commune et intelligible à tous les peuples d'Europe, et elle ne peut devenir telle que par l'ordre, la proportion et la clarté, qui passent justement, depuis des siècles, pour être nos qualités nationales. Ils le sont encore par cette large sympathie humaine que nous croyons aujourd'hui découvrir chez les étrangers et qui, pourtant, a toujours été une de nos marques les plus éminentes. Nous aimons aimer; nous sommes peut-être le seul peuple qui soit porté à préférer les autres à soi. Mais cet enthousiasme même, avec lequel nous avons chéri et célébré l'humanité miséricordieuse du roman russe et du drame norvégien, ne montre-t-il pas que nous la portions en nous et que nous l'avons seulement reconnue?
Toutefois, en la reconnaissant, il faudra songer à la refaire et à la garder nôtre. On peut craindre que la caractéristique de nos esprits ne finisse par s'atténuer; qu'à force d'être européen, notre génie ne devienne enfin moins français. Faut-il voir là une conséquence indirecte des nouveaux programmes de l'enseignement secondaire, de l'affaiblissement des études classiques? Les jeunes gens sont moins sensibles à la belle forme latine, moins choqués de l'absence de cette forme chez les étrangers. Cela me déplaît: car préférer décidément et systématiquement les œuvres étrangères, ce serait les préférer à cause de ce qu'il y a en elles ou d'inassimilable à notre propre génie, ou de vague, d'indéfini, d'informe et, au bout du compte, d'inférieur à ce génie même. Et alors, quelle humilité! ou quelle duperie! Que si nous les aimons précisément parce qu'elles sont très imparfaites, et parce qu'elles nous permettent de rêver autour d'elles et de créer ou d'achever nous-mêmes leur beauté à travers les traductions, sachons du moins que c'est à cause de cela que nous les aimons, et non pour une supériorité qu'elles n'eurent jamais...
Je crois bien que je donne depuis quelques minutes dans le chauvinisme littéraire. Disons plus équitablement:—Ces échanges et ces reprises d'idées entre les peuples, on les a vus de tout temps, et encore plus depuis que la rapidité des relations commerciales a entraîné celle des relations intellectuelles. Tantôt, nous avons emprunté aux autres peuples, et nous avons imprimé à ce que nous tenions d'eux un caractère européen: tels les emprunts de Corneille ou de Lesage aux Espagnols. Tantôt, et plus souvent, comme nous sommes curieux et bons, nous leur avons repris, sans le savoir, ce que nous leur avions nous-mêmes prêté. Ainsi au XVIIIe siècle nous avons découvert les romans de Richardson, qui avait imité Marivaux. Ainsi nous avons retrouvé chez Lessing ce qui était dans Diderot, et chez Gœthe beaucoup de ce qui était dans Jean-Jacques; et nous avons cru devoir aux Allemands et aux Anglais le romantisme que nous avions déjà inventé. Car, n'est-ce pas? le romantisme, ce n'est pas, seulement le décor moyen-âgeux ni, au théâtre, la suppression des trois unités ou le mélange du tragique et du comique: c'est le sentiment de la nature, c'est la reconnaissance des droits de la passion, c'est l'esprit de révolte, c'est l'exaltation de l'individu: toutes choses dont les germes, et plus que les germes, étaient dans la Nouvelle Héloïse, dans les Confessions et dans les Lettres de la Montagne... Dans cette circulation des idées, on sait de moins en moins à qui elles appartiennent. Chaque peuple leur impose sa forme, et chacune de ces formes semble successivement la plus originale et la meilleure.
Ce n'est donc qu'un moment que je note et, qui sait? combien fugitif! Cette inquiète septentriomanie, que durera-t-elle? Ne commence-t-elle point à languir déjà? Et au surplus, pour en revenir au règlement présent de cette espèce de compte de «doit et avoir» ouvert entre les races, ne resterait-il pas à chercher si le piétisme d'Eliot, l'idéalisme contradictoire et révolté d'Ibsen, le fatalisme mystique de Tolstoï sont nécessairement quelque chose de supérieur soit à l'humanitarisme, soit au réalisme français? Qui affirmerait que notre ardeur de foi scientifique et de charité révolutionnaire, médiocrement intérieure et plutôt tournée aux réformes sociales, ne compense pas, même aux yeux de Dieu, l'aptitude plus grande des peuples du Nord à la méditation et au perfectionnement intérieur? Qui jurerait enfin que, largement et humainement entendue, la philosophie positiviste, pour l'appeler par son nom, et, si vous voulez, la philosophie de Taine, celle qui passe pour responsable des brutalités et des sécheresses de la littérature naturaliste, ne correspond pas à un moment plus avancé du développement humain que la religiosité protestante et septentrionale? Des livres comme ceux de M. J.-H. Rosny, pour ne citer que ceux-là, ne présagent-ils point la conciliation de deux esprits qui, chez nous, furent trop souvent séparés? et n'y reconnaissons-nous pas à la fois l'enthousiasme de la science et l'enthousiasme de la beauté morale et, déjà, comment ces deux religions se tiennent et s'engendrent? Qui vivra verra. En attendant, dépêchez-vous d'aimer ces écrivains des neiges et du brouillard; aimez-les pendant qu'on les aime, et qu'on y croit, et qu'ils peuvent encore agir sur vous,—comme il faut se servir des remèdes à la mode pendant qu'ils guérissent. Car il se pourrait qu'une réaction du génie latin fût proche.[Retour à la Table des Matières]