VIRGILE

C'est assurément, parmi les grands poètes, un de ceux qui ont eu le plus de chance.

Il y a de lui trois paroles fameuses, d'un très beau sens, et qui, continuellement citées, entretiennent sa mémoire dans un éternel renouveau.

D'abord le vers sibyllin:

Magnus ab integro seclorum nascitur ordo.

«Une ère nouvelle commence.» (Généralement on ne manque pas d'estropier le texte et l'on dit: «Novus rerum nascitur ordo.») Virgile ayant, par hasard, écrit ce vers et les suivants vers le temps de la naissance du Christ, le moyen âge le déclara chrétien, prophète et magicien. Des moines lettrés prièrent pour son âme. Dante le choisit pour guide dans l'autre monde, et jusqu'au seuil du paradis. Et Victor Hugo écrivit:

Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange,
Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait,
Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait...
Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme,
L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.

C'est ensuite l'inévitable: Sunt lacrymæ rerum. Depuis les romantiques, on traduit bravement: «Les choses elles-mêmes ont des larmes.» Ou bien, en style de Hugo: «Les larmes des choses, cela existe.» Et l'on rapproche cet hémistiche du vers de Lamartine:

Objets inanimés, avez-vous donc une âme?...

et l'on affirme, avec une apparence de raison, que toute la poésie du dix-neuvième siècle est en germe dans ces trois mots du pieux Énée.