il en concevait tout le sens.
Il fut un père de famille adorable. Il éleva toute une nichée de colombes: Marie, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon. Marie, novice aux Carmélites à seize ans, rentra à la maison, finit par se marier: âme ardente et tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut Ursuline; Babet aussi, après la mort de son père; Fanchon et Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de bonnes œuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées, quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il les avait nourries, il était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice...
Ainsi, l'auteur de Bajazet et de Phèdre, le plus savant peintre des plus démentes amours terrestres,—continuant toujours d'aimer, mais d'autre façon,—paya sa dette à Dieu en lui donnant quatre vierges, et, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop indiscrètement pitié des pauvres. Vie exquise que celle où l'amour, et tous les amours, s'achèvent en charité.
Il faut revenir à ce verset de l'Imitation de Jésus-Christ, qui semble traduit de Platon: «L'amour aspire à s'élever... Rien n'est plus doux ni plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean Racine.[Retour à la Table des Matières]
MADAME DE SÉVIGNÉ
Mme de Sévigné est la patronne charmante des chroniqueurs de journaux.
Cela pourrait se prouver sans trop solliciter les faits. Du jour où elle commença à écrire, elle sut qu'on se montrait ses lettres, qu'on les copiait, qu'on les collectionnait; bref, qu'elle avait un public. Public composé, non point de cent mille lecteurs quotidiens, mais de cinquante ou de cent personnes riches, nobles, distinguées, cultivées, oisives. Qu'importe? Plus ou moins sciemment, elle écrivit pour ce public de choix: d'où, peu à peu, un rien de marque professionnelle. Elle devenait une «épistolière», c'est-à-dire une chroniqueuse. Elle faisait la chronique de la cour, la chronique de la ville, la chronique de la littérature et du théâtre, la chronique de la province, la chronique de la campagne, la chronique des villes d'eaux, la chronique de la guerre, la chronique des crimes célèbres, la chronique de la mode, la chronique familière et de confidences personnelles—toutes les chroniques qu'on fait encore. On citait la Lettre du cheval, la Lettre de la prairie, la Lettre de la mort de Turenne, la Lettre de la mort de Vatel... Et l'on se demandait: «Avez-vous lu la dernière lettre de Mme de Sévigné? comme sous l'empire: «Avez-vous lu la dernière chronique de Villemot, de Scholl ou de Rochefort?»
Elle était «naturelle», c'est entendu. Autrement dit, elle avait naturellement le style échauffé, fringant, excessif, de trop de mouvement, de trop de gestes, de trop de bruit, par lequel se définit justement «le brillant chroniqueur».
Je vous confesserai que, souvent, cet entrain m'assourdit et me bouscule; j'ai envie de demander grâce. Mais on ne saurait nier qu'elle eut l'imagination puissante et drôle. Et puis, celle-là savait sa langue.
Pour le fond, elle avait un bon cœur, du bon sens et un esprit, je ne dirai pas moyen, mais en exacte harmonie avec son milieu et sans presque rien qui le dépassât. Je la crois moins intelligente que l'équivoque Maintenon et que la fine et ironique La Fayette.