Elle élève sa fille déplorablement, la dresse à s'adorer elle-même, la nourrit des plus sottes idées de grandeur.

Son jugement n'est jamais indépendant ni inventif. Il va sans dire qu'elle glorifie la révocation de l'édit de Nantes. Elle n'a, sur les «penderies» de Bretagne, qu'un mot de pitié rapide et quelques réflexions prudentes. C'est bien d'avoir été fidèle à Fouquet; mais pas un moment cette chrétienne ne paraît se figurer dans sa réalité le cas moral de cet homme de finances. Elle suit en tout les goûts et les opinions des gens de son monde, ou de sa coterie, ou de son âge. Comme eux, elle en reste à La Calprenède; elle est pour Corneille contre Racine. Elle ne voit rien au-dessus de Nicole. Elle va «en Bourdaloue» parce qu'elle le goûte, mais aussi parce qu'on y va. Elle ne juge jamais le roi, même un peu, etc.

Mais elle exprime des idées et des sentiments communs avec une vivacité et une fougue tout à fait surprenantes. On pressent une énergie de tempérament qui n'a pu se dépenser ailleurs. Et c'est par là que la vie de Mme de Sévigné est curieuse,—plus peut-être que ses écritures.

Cette blonde réjouie, expansive, drue, d'un sang passionné (vous vous rappelez la sombre ardeur de son aïeule Chantal, enjambant le corps d'un fils pour entrer au cloître), cette femme trop bien portante, veuve à vingt-six ans et qui demeura évidemment honnête, eut pour exutoires ses lettres—et Mme de Grignan.

Deux particularités firent que son amour maternel devint vraiment l'occupation de toute sa vie: elle n'était pas aimée de sa fille,—et elle ne la voyait presque jamais. Et ainsi, d'une part, la peur de lui déplaire et la nécessité continuelle de la conquérir tenaient son amour en haleine; et, d'autre part, les deux cents lieues qui la séparaient de cette sèche personne lui permettaient de l'embellir plus aisément, d'adorer l'image qu'elle s'en formait et de ne pas se brouiller avec le modèle. Il est d'ailleurs certain que l' «idée fixe», l'obsédante représentation de l'objet idolâtré exerce plus pleinement les puissances de l'âme que ne ferait sa présence réelle.

Mme de Sévigné avait fort bien laissé Marguerite au couvent jusqu'à dix-huit ans, et l'on sait que, lorsque la mère et la fille se rencontraient, elles ne pouvaient s'entendre. Ce n'est point que la furieuse tendresse de Mme de Sévigné ne fût profondément sincère: mais il lui fallait, pour se déployer à l'aise, la mélancolie que laisse l'éloignement et l'illusion qu'il entretient. Elle pratiquait alors l'amour maternel comme un «sport» quasi tragique, où elle s'employait et se tendait toute.

Il y a, dans les pages brûlantes où elle traduit ce culte de dulie, de la gageure et de l'autosuggestion. Mme de Sévigné a passé sa vie à adorer une Ombre—comme sa grand'mère sainte Chantal. Et cela la détourna de mal faire.

C'est par là surtout qu'elle fut intéressante; et c'est par là seulement que souffrit cette créature joviale. Ses plaintes sont discrètes, mais d'autant plus significatives. «Ce n'est pas une chose aisée à soutenir, écrivait-elle un jour à Mme de Grignan, que la pensée de n'être pas aimée de vous: croyez-m'en

Et, tandis qu'elle se consumait pour cette pédante impitoyable qui ne l'aimait pas, elle ne s'apercevait point que son fils Charles, dont elle ne se souciait guère, l'aimait, lui, de tout son cœur, et que c'était un garçon tout simplement délicieux.

Voilà, selon moi, l'originale aventure de Mme de Sévigné. Pour le reste, il n'y a qu'un point par où elle dépasse un peu l'alignement intellectuel et sentimental des gens de son temps. Je veux parler de son goût pour la campagne, autre fruit de ses solitudes forcées de veuve. Autant que La Fontaine, elle aime la nature et sait en jouir; mieux que lui peut-être, et par de plus neufs assemblages de mots («la feuille qui chante»), elle en rend l'impression directe, celle qui suit immédiatement la sensation elle-même. Aïeule des chroniqueurs, elle est quelque chose aussi aux écrivains impressionnistes.