Et je vous prie, en finissant, d'être persuadés que j'ai la plus vive affection pour cette grosse mère-la-joie,—qui fut à certaines minutes, je le crois, une mère de douleur.[Retour à la Table des Matières]
LA BRUYÈRE
Nous avons, entre plusieurs autres, une très sérieuse raison de l'aimer. Plus purement qu'aucun de ses contemporains, il est «homme de lettres». Il est, dans sa vie, dans son caractère et dans son esprit, un des types les plus nobles—et les plus précoces—de cette espèce si étrangement mêlée.
Sa personne est d'autant plus attachante qu'on n'a sur elle qu'un petit n'ombre de renseignements, d'ailleurs contradictoires (Boileau, Saint-Simon, l'abbé d'Olivet), et qu'on la devine plus qu'on ne la connaît, aux hardiesses de toute sorte dont son livre abonde: hardiesses atténuées par des restrictions et de certains tours énigmatiques, soit nécessité, soit appréhension secrète des conséquences extrêmes de sa pensée. On ne saurait dire précisément jusqu'où allait sa liberté de jugement, mais on sent qu'elle était grande.
Ce fut un sage mécontent, clairvoyant et enclin à la révolte. Les malveillants diraient: un vieux garçon mécontent des femmes et un littérateur mécontent de la société.
Il fait constamment l'effet d'un réfractaire qui se retient, qui en pense plus qu'il n'en dit. («Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus...») Il semble d'ailleurs avoir aménagé sa vie et composé son attitude pour pouvoir, penser, à part soi, le plus librement possible. Il demeure célibataire avec préméditation, pour circuler plus aisément, pour éviter d'être classé, d'être parqué dans son rang. Précepteur du petit-fils du grand Condé, hôte d'une famille de fauves, il y échappe aux familiarités humiliantes et meurtrières (vous savez la fin de Santeuil) à force de réserve et de respect exact et froid. (Voir les dix-sept lettres à Condé.)
Pourquoi resta-t-il là? C'est que c'était un poste d'observation admirable. Mais on ne saurait douter qu'il n'ait cruellement souffert de sa situation subalterne et des prudences qu'elle lui imposait. Ce fut là une de ses plaies vives.
Il a la haine des grands, qu'il connaissait trop, et, déjà, l'amour du peuple. Nul n'a été plus implacable ni contre la noblesse, ni contre la finance. Vingt passages de son livre ont l'accent le plus radicalement révolutionnaire. La colère bouillonne sous son ironie âpre et méthodique à la façon de Swift. Relisez les pages sur les deux extrémités du vieil ordre social, le peuple et la cour («L'on parle d'une région...» etc., et «L'on voit certains animaux farouches...» etc.), et sur la guerre («Petits hommes, hauts de six pieds...» etc.). Le plus noir pessimisme est répandu dans le chapitre de l'Homme. Personne, enfin, n'a mieux vu la vanité du décor politique, social et religieux de son temps, et n'a entendu plus de craquements dans le vieil édifice. Trois grands faits dominent dans ses peintures éparses: l'avènement de l'argent, le déclin moral de la noblesse, le discrédit jeté sur le clergé et sur l'Église par la «fausse dévotion». Les Caractères annoncent les Lettres persanes, qui annoncent tout.
Chrétien, certes La Bruyère l'était, quoique le chapitre postiche des Esprits-Forts ait bien l'air d'une précaution pour faire passer le reste. Car, s'il y avait des choses qu'on était tenu de taire, il y en avait d'autres qu'on était tenu de dire. Notez pourtant que le spiritualisme de ce chapitre a un caractère tout laïque et sent—déjà—la philosophie universitaire selon Cousin et Jouffroy.
Une autre plaie de La Bruyère, une seconde source d'amertume, ce fut l'humilité de la condition des écrivains qui n'étaient qu'écrivains. Comme il a senti toute leur dignité, il a conçu tout leur devoir. Il a, je crois, prévu l'homme de lettres du siècle suivant, ouvrier des idées généreuses, homme vraiment public. Il a eu d'avance l'esprit si sociable et si humain, à travers toutes leurs faiblesses, des philosophes du dix-huitième siècle. («Venez dans la solitude de mon cabinet...» etc.) J'ajoute qu'il est à la fois bien plus honnête homme que la plupart des Encyclopédistes et, permettez-moi le mot, moins «gobeur».