Par le style aussi, La Bruyère nous est tout proche. Le nom de «styliste» semble inventé pour lui tout exprès. Il a des détours et des recherches qui sont un délice; il a le trait et il a la couleur. Il est de ceux «pour qui le monde matériel existe», selon la formule de Gautier. Plusieurs de ses tableaux et de ses portraits sont d'un réalisme très franc dans sa sobriété. La Bruyère mort, il se passera plus de cent ans avant que son pittoresque se retrouve.
Que ne rencontre-t-on pas dans son livre? L'histoire d'Émire, au chapitre des Femmes, est un roman en cent lignes, ce qui est sans doute la vraie mesure du roman psychologique: car il y a des longueurs dans les quatre-vingts pages de la Princesse de Clèves (je ne compte pas les épisodes), et des redites dans les soixante pages d'Adolphe.
La Bruyère est tout plein de germes. Sa philosophie,—sentiment profond de la suprématie de l'esprit, amertume tempérée par le plaisir de voir clair et d'être supérieure ce qui nous offense,—est une sorte de néo-stoïcisme, qui peut servir encore. Il a fait sur les femmes les remarques les plus audacieuses (que ne puis-je citer!) et a dit sur l'amour les choses les plus pénétrantes. («L'on veut faire tout le bonheur ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime.») et les plus délicates («Être avec les gens qu'on aime, cela suffit; rêver, parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.»)—Il a senti et aimé la nature infiniment plus qu'il n'était ordinaire en son temps. Dans le chapitre de la Ville, il plaint les citadins qui «ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses... Il n'y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre et enfumée... ne se préfère au laboureur qui jouit du ciel...» Tout ce que développeront un jour Rousseau, Bernardin, Chateaubriand et Sand n'est-il pas enclos dans ces deux brèves et charmantes pensées: «Il y a des lieux qu'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où l'on aimerait à vivre.—Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.»
L'auteur des Caractères était essentiellement de ces esprits ouverts, «vacants» et inquiets, révoltés contre le présent, ce qui donne une bonne posture dans l'avenir; de ces âmes qui sentent beaucoup et pressentent plus encore, par un désir de rester en communion avec les hommes qui viendront, et par une sympathie anticipée pour les formes futures de la pensée et de la vie humaine.
Je le tiens pour l'homme le plus «intelligent» du dix-septième siècle. Il est de tous les écrivains de ce temps-là,—sans peut-être en excepter Molière ni Saint-Évremond,—celui qui, revenant au monde, aurait le moins d'étonnements.[Retour à la Table des Matières]
JOUBERT
Sainte-Beuve, et quelques autres à la suite, l'avaient découvert il y a une trentaine d'années. Puis on l'a oublié. Mais le moment est peut-être venu de le «sortir» de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un symboliste accompli—et innocent.
D'ailleurs, un «vieil original», plein de tics délicats et de manies angéliques,—qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste irréprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert, Diderot, les encyclopédistes, et les trouva d'une vulgarité choquante. Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville de Bourgogne, tapie elle-même dans un gai paysage, peuplée de bonnes gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des villages de France, traversa la crise révolutionnaire sans s'en apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.
Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un idéaliste. Il épousa, par admiration, une vieille fille très pieuse, très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites. Imaginez,—et ce sera très juste en dépit de la chronologie,—qu'il épousa l'âme d'Eugénie de Guérin.
Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia, avec Mmes de Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'Empire et où régnèrent, avec l'ancienne politesse, la religiosité la plus élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand.