Souvent malade, Joubert aimait presque à l'être: il sentait que la maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il avait des raffinements à la des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversité). Il déchirait, dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient et n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à peu près vidées. Il «adorait» les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des façons à lui de voir et de recommander la religion catholique: «Les cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.»

Il ne tenait pas énormément à la vérité: il y préférait la beauté; ou plutôt il les confondait avec une astuce séraphique. Ne croyez-vous pas que Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de raisonner largement. Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce: or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision.» Et cette autre: «L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d'être malléables.»

Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, très exactement, un système de symboles, où il s'applique à saisir les correspondances du réel avec l'idéal, le reflet de Dieu sur les choses. Où manque ce reflet, il ferme les yeux. Il ne permet à la matière d'exister qu'en tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-même, elle le dégoûte. Aussi la réduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnaît que l'épaisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une prodigieuse baudruche. Cela, à la lettre: «Pour créer le monde, un grain de matière a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un grain que l'Éternel a créé et mis en œuvre. Par sa ductilité, par les creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les décorations qui en sont sorties, une sorte d'immensité... En retirant son souffle à lui, le Créateur pourrait en désenfler le volume et le détruire aisément...»

Comme sa métaphysique, sa critique littéraire n'est que métaphores, comparaisons, allégories. Il dit de Voltaire: «Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux.» Il dit de Platon: «Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses ailes, on en entend le bruit.» Il nous apprend que «Xénophon écrit avec une plume de cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un stylet d'airain». On est tenté de continuer: «Corneille écrit avec une plume d'aigle, Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la tourterelle est violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert lui-même avec une plume d'ange.»

En politique, il est pour le régime où il entre le plus d'artifice. Ce qui lui déplaît dans la démocratie, c'est que, la force et le pouvoir s'y trouvant dans les mêmes mains, c'est-à-dire dans celles du plus grand nombre, «il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté politique.» Il veut que la puissance soit séparée de la force matérielle, du nombre, et les tienne en échec. C'est dans cette fiction qu'il voit la beauté: «De la fiction, il en faut partout. La politique elle-même est une sorte de poésie.»

Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme n'habite que sa tête et son cœur; que la langue est une corde et la parole une flèche; que l'âme est une vapeur allumée dont le corps est le falot; que certaines âmes n'ont pas d'ailes, ni même de pieds pour la consistance, ni de mains pour les œuvres; que l'esprit est l'atmosphère de l'âme, qu'il est un feu, dont la pensée est la flamme; que l'imagination est l'œil de l'âme. Plus loin, je vois que l'esprit, qui tout à l'heure était une atmosphère et une flamme, est un champ, puis un métal; qu'il peut être creux et sonore, ou bien que sa solidité peut être plane, si bien que la pensée y produit l'effet d'un coup de marteau; puis, qu'il ressemble à un miroir concave, ou convexe; qu'il y fait froid, qu'il y fait chaud; que la pudeur est un réseau, un velours, un cocon, etc., etc.

Sentez-vous la revanche de la nature? Voilà, pour un contempteur de la matière, une imagination bien matérielle. Tous ces renchéris n'en font jamais d'autre.

Avec cela, Joubert est très «particulier». Ses subtilités quintessenciées, son épicuréisme virginal et ce que j'appelle son «angélisme» peuvent nous communiquer encore, çà et là, d'assez doux petits frissons d'âme. Par mille affectations mystérieuses, par son mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de nous. Ce sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment maniaques qui sont comme en marge des littératures...

Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le distingue, par exemple, de M. Stéphane Mallarmé. Cela n'empêche point la parenté. J'ai voulu signaler à nos poètes symbolistes un aïeul inattendu, mais authentique.[Retour à la Table des Matières]

HIPPOLYTE TAINE