Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Sylla et à César: Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable.
Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le réel aux simplifications et aux généralisations les plus impérieuses.—Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le roman naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur.
Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialité humaine, il avait fini par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale, et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à décourager.
Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu énergiquement «conservateur». (Le fut-il pour les mêmes affreuses raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsèques civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification: il demanda—ou accepta—des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie.
Mais cela n'a point aboli son œuvre écrite. Hippolyte Taine fut un de nos maîtres. La période positiviste de notre littérature,—celle qui commença vers 1855 et que nous voyons s'achever,—garde très profondément son empreinte.
On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine est l'écrivain qui nous a fait le plus fortement sentir et comprendre l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, c'est là une vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu différentes sont en train de nous attirer davantage. Et, donc, il adviendra de Taine comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs d'idées: on l'abandonnera pendant trente ans,—pour lui revenir.[Retour à la Table des Matières]
FERDINAND BRUNETIÈRE
Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de l'image que le public s'est formée de lui.
Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées.
En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et, jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels. C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement, souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son œuvre ne serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la littérature française.»