Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans. Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais jadis.
Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.
Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer» dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse». Son objet est de fixer la valeur des œuvres par rapport, non à lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.
Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons» inaperçues et surprenantes.
Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du moment et de la faculté maîtresse, M. Brunetière a trouvé la théorie de l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y amener: car le darwinisme, c'est—provisoirement—le vrai nom de l'histoire, c'est l'histoire même.
Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système, un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des œuvres particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les œuvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore.
Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies, où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du développement de ces deux plantes...
La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours contre quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il nous écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le voulais à ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a toujours des catapultes en réserve.
Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et des institutions auxquels il ne croyait pas.
De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné, activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,—à une extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle d'un Musset ou d'un Byron.