Admirons, dès ses débuts, la précision de coup d'œil et la sûreté de calcul de ce polytechnicien. Il fut des premiers, voilà huit ou dix ans, à discerner que le naturalisme touchait à son déclin, et il eut l'idée de s'en ouvrir à M. Dumas. Alors que ni Octave Feuillet ni M. Victor Cherbuliez n'avaient cessé d'écrire, il proclama qu'il était urgent d'inventer le «roman romanesque». Et il l'inventa. «Cette chaise était libre, dit-il, je m'en suis emparé.» Et M. Dumas, bonhomme, répondit: «Asseyez-vous donc.»

Et M. Prévost se mit à cuisiner des romans,—romanesques si l'on veut (je ne pense pas que lui-même tienne beaucoup à cette étiquette),—disons simplement des romans d'amour, où je vois bien qu'il y a moins de gros mots que dans les livres de M. Zola, mais où je doute parfois qu'il y ait plus de chasteté.

Toujours adroit et lucide, M. Marcel Prévost tira un excellent parti des enseignements qu'il avait reçus chez les Pères de la rue des Postes, de sa connaissance sérieuse de la morale chrétienne,—connaissance qui n'abonde pas chez nos écrivains,—et, spécialement, de l'exacte notion qu'il avait du «péché».

Son premier roman, le Scorpion, est remarquable par de très justes descriptions de la vie d'un grand collège ecclésiastique et des formes particulières que peut prendre l'incontinence chez un jeune clerc.—Dans Mademoiselle Jaufre, qui est peut-être son meilleur ouvrage, il développe une sorte de corollaire du mot de saint Paul sur la «loi» qui «fait le péché», et, nous contant l'histoire d'une fille élevée selon la nature par un père à théories, il montre comment, à cette âme primitive, c'est le péché qui révèle la loi.—L'inspiration de la Confession d'un amant est plus chrétienne encore, et il s'y ajoute le tolstoïsme filtré de MM. de Vogüé et Desjardins. Le héros du livre, ayant mâché la cendre amère que la faute laisse après soi, n'a plus de repos qu'il n'ait trouvé une grande cause humaine et chrétienne à qui dévouer son corps et son âme, et se précipite de l'amour dans la charité...

On sait que jamais tant de soutanes n'ont traversé les romans, ou même les comédies, que depuis une dizaine d'années, soit réveil d'un vague et équivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mêler de piment aux choses de l'amour les choses de la religion. Mais les soutanes de M. Prévost sont vraies. Les amours de la femme de quarante ans, dans l'Automne d'une femme, s'encadrent entre deux confessions, deux entretiens de la pécheresse avec son directeur, où le ton est singulièrement juste, la casuistique pénétrante, l'orthodoxie irréprochable. M. Marcel Prévost doit cela à sa pieuse éducation. J'en reconnais aussi des traces dans sa complaisance et sa compétence à peindre les doux adolescents, timides, tendres, faibles et scrupuleux, de rôle passif, plus jeunes que la femme aimée, et beaucoup plus séduits que séducteurs... Il a donné des frères charmants au délicieux Hubert Liauran de M. Paul Bourget.

Il semblait que, par la Confession d'un amant, M. Marcel Prévost se fût lui-même condamné à une certaine sévérité d'imagination et de style. Or, il s'en faut d'extrêmement peu qu'il n'y ait du libertinage dans ses Lettres de femmes et dans ses études sur l'Adultère. À mesure que M. Bourget tournait au piétisme, devenait un romancier purement anglo-saxon, M. Prévost glissait à une spécialité dangereuse, qui exige, pour ne paraître pas un peu ridicule, beaucoup d'aplomb à la fois et de tact chez celui qui la détient et la professe: la spécialité d'écrivain «féministe», de docteur ès sciences de l'amour, consulté par les perruches troublées.

Mais, là est le piquant, l'immoralité courageuse des peintures commente et «illustre», chez M. Marcel Prévost, une doctrine très sûre, presque austère. Par exemple, il n'hésite point à noter et à condamner, non sans la décrire, l'impudicité de la plupart des jeunes mariées. Il conseille toujours, finalement, la vertu stricte. C'est un rigoriste qui, ferme sur ses conclusions, ne craint pas d'insister sur les choses contre lesquelles il conclura. Avec sa finesse expérimentée, sa hardiesse enveloppée de la grâce d'un style souple, clair, abondant; un peu flou, sa sensualité et son orthodoxie qui se donnent du prix et du ragoût l'une à l'autre, il n'est pas loin de réaliser un type rare: celui de l'érotique chrétien[7].[Retour à la Table des Matières]

LE CHAT-NOIR

Cet ingénieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser, qu'il est sorti de sa «période héroïque». On a publié dernièrement un volume de ses Gaîtés. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a été et ce qu'il a fait.

Vous connaissez le petit théâtre de la rue Victor-Massé. Au-dessus de la lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir, à la queue en tringle, aux contours simplifiés, un chat de blason ou de vitrail, qui pose une patte dédaigneuse sur une oie effarée. Ce chat représente l'Art, et cette oie la Bourgeoisie.