... Vous vous rappelez l'effet que produisirent, il y a dix ans, Boule-de-Suif, la Maison Tellier, Mademoiselle Fifi, et les autres petits récits dont ces chefs-d'œuvre étaient accompagnés. Cela parut nouveau; et c'était nouveau, en effet. Mais en quoi? C'était, au fond, excessivement brutal: des histoires de filles, de paysans rapaces, de lâches et grotesques bourgeois; les «faits-divers» d'une humanité élémentaire et toute en instincts. La philosophie qu'on en pouvait dégager à la rigueur était furieusement négative. Et, parmi son nihilisme, l'auteur n'en jouissait pas moins du monde physique avec une intensité extraordinaire et avec une franchise d' «avant le péché». Or, chose remarquable, ce conteur si peu «moral» désarma, presque tout de suite, même les austères. Nous nous mîmes tous à parler de sa belle «santé». Cette santé devint sa marque dans l'opinion commune. Personne ne fut plus souvent proclamé «sain» que ce jeune homme qui devait mourir fou. Et, pareillement, personne ne fut plus vite déclaré classique que cet écrivain dont les contes les plus illustres se passaient dans les couvents de La Fontaine rebaptisés de leur vrai nom.
On ne se trompait point. Maupassant offrait le singulier phénomène d'une sorte de classique primitif survenu à une époque de littérature vieillissante, décrépite et tourmentée. D'abord, nulle trace, en lui, d'éducation chrétienne. Son grand ami Flaubert l'avait «déniaisé» de bonne heure. L'esprit de Maupassant fut donc comme une table rase offerte aux impressions du monde ambiant. Sa philosophie simpliste,—à laquelle il est bien possible que les raffinés des derniers âges reviennent par le plus long,—était celle d'un jeune «Huron» de génie. Ce primitif avait reçu de la nature le don de l'expression, qu'il perfectionna, auprès de son vieux maître, par une discipline de dix années. Mais, s'il apprit à «voir» et à rendre ce qu'il voyait, il n'apprit rien de plus,—heureusement. S'il garda, avec plus de largeur et d'aisance, quelque chose de l'ironie de l'Éducation sentimentale, il fut totalement exempt du romantisme de Flaubert. Il ignora également les «transpositions d'art» des Goncourt, ces rapins malades, et la trépidation nerveuse d'Alphonse Daudet. À l'une des époques où notre littérature fut le plus complexe et nous distilla les boissons les plus travaillées, le génie conteur de Maupassant jaillit comme une source de belle eau merveilleusement claire. Et, sensuel, il restait en quelque manière innocent. Rien de commun entre cette sensualité et celle de M. Émile Zola, si triste, si troublée, si morose, qui est celle d'un moine tenté, qui semble impliquer le sentiment de quelque chose de défendu et la croyance au péché. Maupassant, lui, n'y croyait pas. Cela se sentait, et c'est pourquoi les chastes eux-mêmes lui furent si indulgents.
Tel il fut dans les commencements de son œuvre. Il rappelait,—avec un style plus plastique (car on ne naît pas impunément dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle)—les conteurs d'autrefois et, si vous voulez, cet imperturbable Alain Lesage. Et Bel-Ami semblait une «remise au point», après un siècle et demi, du Paysan parvenu...
Puis, l'angoisse vint... La volupté finit toujours, comme on sait, par être grande maîtresse de métaphysique. Le désir est, de sa nature, inassouvissable. Et c'est pourquoi, dans les derniers livres de Maupassant, lentement, le surgit amari aliquid fait son œuvre.
Au reste, le naturalisme a deux grandes ennemies: la douleur et la mort. Et il ne sert de rien de dire que ce qui est doit être, qu'il n'y a rien à expliquer. Pour que la philosophie du Cas de Mme Luneau ou même de Marroca fût le vrai, il faudrait que la douleur fût absente du monde, et qu'on pût ne jamais songer à la mort. Mais on souffre; et, par la porte de la souffrance, entrent la réflexion, la curiosité, l'inquiétude et l'appréhension de l'inconnu et, sous une forme ou sous une autre, l'idéalisme, et le rêve, et des besoins d'expliquer ce qui échappe aux sens...
À partir d'un certain moment, cela est visible, Maupassant s'attendrit. Son observation s'attriste,—et s'affine aussi, à mesure qu'elle s'étend. Et, à mesure que son cœur s'amollit et que s'y ouvre la divine fontaine des larmes, il apprend aussi la pudeur.
D'un livre à l'autre, les âmes qu'il nous peint se compliquent et, en même temps, s'élèvent en dignité. De plus en plus il paraît compatir aux objets de ses peintures, et de plus en plus il semble se plaire à nous décrire des passions et des sentiments de telle espèce, que, de les comprendre et de les aimer comme il le fait, cela seul prouverait qu'il a dépassé,—sans trop savoir d'ailleurs où il va,—ce naturalisme rudimentaire par où il avait débuté si tranquillement. Fort comme la mort dit un amour «fort comme la mort» en effet, et raconte à la fois le plus noble des drames intérieurs et l'immense tristesse de vieillir.—Notre Cœur flétrit la femme qui ne sait pas aimer; et si l'amoureux demande des consolations à l'amour simpliste, tel qu'il était conçu dans les Sœurs Rondoli, il est clair qu'il n'y trouvera plus jamais le repos. Bref, c'est l'humanité supérieure qui fait sa rentrée dans l'œuvre de Maupassant; et l'humanité supérieure est faite, en somme, de tout l'idéalisme du passé et de ses plus nobles rêves; et les décrire ainsi et de ce ton, ce n'est peut-être pas y croire, mais ce n'est plus les répudier.
Ce n'est pas du Bourget. Maupassant, presque toujours, se borne à noter les signes extérieurs,—actes, gestes ou discours,—des sentiments de ses personnages, et use peu de l'analyse directe, qui a ses périls, qui quelquefois invente sa matière, et l'embrouille pour avoir le mérite et le plaisir de la débrouiller... Mais enfin vous entrevoyez peut-être combien est curieuse l'évolution d'un écrivain qui, ayant commencé par la Maison Tellier, finit par Notre Cœur. Très sommairement, son histoire est celle d'un primitif venu tard et modifié, peu à peu, par l'atmosphère morale de son temps, ressaisi par les inquiétudes spirituelles que nous ont léguées les siècles écoulés. Et sans doute aussi la peur de la mort, la peur de l'inconnu, la préoccupation atroce de la folie menaçante ont été pour quelque chose dans cette transformation...[Retour à la Table des Matières]
ANATOLE FRANCE
LE LYS ROUGE