«... Eh oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais parler, écrire, quelle pitié!... Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de ma page d'écriture? Une suite de faux-sens, de contresens et de non-sens. Lire, entendre, c'est traduire. Il y a de belles traductions peut-être. Il n'y en a pas de fidèles. Qu'est-ce que ça me fait qu'ils admirent mes livres, puisque c'est ce qu'ils ont mis dedans qu'ils admirent? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres...»

Ainsi parle le littérateur Paul Vence, dans un des premiers chapitres du roman. Vous voilà avertis: je ne vous puis donner que ma traduction du Lys rouge.

Si, tout en goûtant la grâce infinie de cette forme, presque unique dans notre littérature, je regarde ingénument ce qu'elle recouvre, j'aperçois, au travers des guirlandes de causeries et d'épisodes dont il est délicieusement fleuri, un drame très simple, très violent, surprenant d'âpreté et de cruauté.

Une jeune femme, de sens exigeants, avait un amant qui la contentait, mais qu'elle avait pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un autre homme pour qui elle sent qu'elle est faite et qui lui donnera, elle en est sûre d'avance, des joies supérieures; bref, «son homme.» Et l'homme sent en lui un avertissement pareil et un désir égal. Elle se donne à lui; ils s'aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient la trouver; il veut la reprendre; il veut la tuer, il la meurtrit de coups de poing, puis s'affale en sanglotant, tandis qu'elle s'échappe le sourire aux lèvres. Cependant le second amant a des soupçons: elle les étouffe sous des baisers enragés. Mais la mauvaise destinée veut qu'il rencontre un soir son prédécesseur. Dès lors, hanté d'une image qui le torture et l'affole, il repousse celle qu'il aime (puisque cela s'appelle aimer). En vain, elle se jette sur lui et «l'enveloppe de baisers, de larmes, de cris, de morsures»; il s'arrache d'elle en disant: «Je ne vous vois plus seule. Je vois l'autre avec vous, toujours.» Et elle s'en va, désespérée...

Il vous est aisé d'entrevoir par ce résumé fort incomplet, mais non inexact, que ce qui meut et broie ces trois créatures, c'est l'amour sensuel, et ce n'en est point un autre. Ce livre respire la plus âcre volupté. Les étreintes y sont fréquentes et variées dans leurs modes, et l'auteur les décrit avec une habileté rapide et qui reste décente, mais qui n'est point timide. Ses deux damnés ne redoutent ni les garnis modestes qui avoisinent les gares, ni les guinguettes à fritures, ni l'humidité des futaies. Ce qui les tient, c'est bien le durus amor, celui qui, comme dit le poète Lucrèce:

...in silvis jungebat corpora amantûm.

C'est, dis-je, l'amour sensuel, car les autres amours ne tuent pas. Ni Dante ni Pétrarque ne troublèrent jamais de leurs violences Béatrice et Laure; et Elvire mourut sans avoir été bousculée par Lamartine. Le seul amour tragique est l'amour des sens. C'est celui de Didon, qui défaillit dans une grotte, pendant un orage, et se poignarda sur son bûcher. C'est celui de Phèdre qui meurt, d'Ériphile qui dénonce, d'Hermione qui fait tuer, et de Roxane qui tue. Il est impossible d'hésiter sur la nature de cet amour, malgré la pudicité du style. Roxane adore Bajazet sans lui avoir jamais parlé: on ne saurait donc dire que c'est l'âme de ce jeune prince dont elle est éprise.

Or cet amour-là, étant essentiellement la recherche de la sensation,—soit qu'on n'y apporte aucun choix, soit, au contraire, qu'on la demande à une créature en particulier, et à celle-là seulement,—s'accommode, dans le premier cas, avec la plus complète insouciance de la personne, et, dans le second cas, engendre aisément la haine, par la peur d'être frustré. Et ainsi (car telle est la duperie des mots) ni dans son plus faible degré, ni dans son degré le plus fort, cet amour-là n'implique «l'amour». Il est égoïste par définition; il est amour au même titre que la soif ou la faim.

Le Lys rouge enseigne précisément ce qu'un amour de cette sorte, étant inséparable de la jalousie,—et d'une jalousie dont l'objet est concret, délimité, visible et tangible,—contient nécessairement de haine. C'est ce qu'exprime avec force le poète Choulette, donnant en peu de mots la morale de cette histoire. «Les fautes de l'amour seront pardonnées, dit-il. Ou plutôt, on ne fait rien de mal quand on aime seulement. Mais l'amour sensuel est fait de haine, d'égoïsme et de colère autant que d'amour. Pour vous avoir trouvée belle, un soir, sur ce canapé, j'ai été assailli d'une nuée de pensées violentes. Je revenais de l'albergo... J'étais inondé d'une joie céleste que votre vue m'a fait perdre. Il faut qu'une vérité profonde soit renfermée dans la malédiction d'Ève. Car, près de vous, je suis devenu triste et mauvais. J'avais sur les lèvres de douces paroles. Elles mentaient. Je me sentais au dedans de moi-même votre adversaire et votre ennemi, je vous haïssais. En vous voyant sourire, j'ai eu envie de vous tuer.»

Mais je ne vous ai point dit encore quels sont les personnages de ce roman. Si vous ne l'aviez point lu, si vous ne le connaissiez que par le raccourci de drame anonyme où je l'ai résumé en commençant, peut-être hésiteriez-vous sur leur condition sociale. La chose se pourrait passer aisément entre habitués des fortifications ou des boulevards extérieurs: car les «faits-divers» nous avertissent que c'est surtout dans ce monde-là que se rencontrent encore les sombres amours et les violences effrénées des tragédies raciniennes. La femme pourrait fort bien être une fille; le premier amant, quelque rôdeur de barrière, et le second, quelque garçon boucher. Vous vous étonneriez que celui-ci ne joue point du couteau, mais je vous prierais de considérer que l'autre tape sur sa bonne amie, et que les sentiments du trio sont admirables de simplicité et de brutalité farouche. Assurément, ce sont de purs «instinctifs». Vous apprendriez sans nulle surprise que la femme s'appelle Titine, et l'un des homme Bibi, et l'autre la Terreur des Ternes.