Voilà, mes amis, des propos bien sévères. Je me hâte d'ajouter qu'ils sont à peine miens et que, les ayant tenus, je voudrais bien en faire tout le premier mon profit. Cet aveu leur enlèvera peut-être de leur solennité, les fera, après coup, plus modestes et familiers... Et puis, que voulez-vous? c'est peut-être bien fini de rire,—sauf par ci par là, et dans des fêtes innocentes et confiantes comme celle-ci.[Retour à la Table des Matières]
LA TOLÉRANCE
DISCOURS
PRONONCÉ AU BANQUET DE L'ASSOCIATION GÉNÉRALE DES ÉTUDIANTS DE PARIS LE 7 JUIN 1894.
Messieurs les étudiants et chers camarades,
Je n'attendais pas le grand honneur qu'il vous a plu de me faire. Je l'ai accepté avec joie, avec reconnaissance et aussi, je vous assure, avec modestie. C'est plus intimidant que vous ne croyez de parler devant les étudiants. Car vous avez aujourd'hui, en tant que groupe dans la nation, votre existence propre, et c'est une des bonnes actions de la République de vous y avoir aidés. On s'est avisé que, tous ensemble, vous représentez quelque chose de considérable et de prodigieusement intéressant: la France de demain. On vous honore, on se préoccupe de ce que vous pensez. Des hommes éminents vous tâtent le pouls de temps en temps, se penchent sur votre âme pour l'ausculter. Et des journaux donnent le bulletin de l'état d'âme de la jeunesse française, comme ils donneraient, sous une monarchie, le bulletin de la santé de l'héritier présomptif.
C'est pourquoi je suis très impressionné. Je me dis que les choses en sont au point qu'il n'est plus permis de prendre la parole ici sans remuer les plus hautes questions. Or, les gens qui lisent mal m'ont accusé de ne pas savoir ce que je pense, même quand il s'agit d'un vaudeville. Jugez quand il s'agit de problèmes religieux, philosophiques, historiques, sociaux. Et puis j'ai relu les allocutions des hommes illustres qui m'ont précédé sur cette chaise d'honneur, et que pourrais-je bien vous dire après eux? Enfin, quand je saurais (et je le sais peut-être) ce que je pense sur les sujets les plus importants, j'aurais encore la crainte de ne pas m'y rencontrer pleinement avec vous tous et, d'aventure, de déplaire à une partie de mes hôtes, ce qui serait mal.
Mais cette crainte même va me servir. Je fais réflexion qu'elle est vaine; que je dois compter non seulement sur une sympathie dont vous m'avez donné la meilleure preuve en m'invitant à vous présider, mais sur quelque chose de plus extraordinaire encore: sur votre tolérance. Et ainsi je suis conduit à vous recommander cette vertu discrète et admirable.
Célébrer la tolérance, oui, c'est depuis cent cinquante ans un lieu commun: mais soyez persuadés que ce lieu commun n'est jamais hors de propos. La tolérance est une vertu excessivement difficile. Elle est plus difficile, pour quelques-uns, que l'héroïsme. On parle de la tolérance comme d'un devoir qui ne fait plus question; elle est inscrite dans le catéchisme républicain; tout le monde se figure être tolérant. Personne, ou presque personne ne l'est, voilà la vérité. Prenez-y garde, notre premier mouvement, et même le second, est de haïr quiconque ne pense pas comme nous. La différence des opinions a amené dans le passé plus de massacres et peut amener encore plus de troubles et de malheurs que la contrariété des intérêts. Ce charmant Voltaire, à qui il faut beaucoup pardonner, définissait à merveille et chérissait la tolérance: mais il voulait faire mettre à la Bastille les gens qui n'étaient pas de son avis. C'est pour des différences d'opinion bien plus que pour la conquête du pouvoir que les hommes de la Révolution se sont envoyés à l'échafaud: et cependant ils étaient d'accord sur les choses essentielles, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Et aujourd'hui même... je suppose que vous avez tous assisté à une séance de la Chambre? ou, simplement, que vous lisez les journaux?
Vous lisez sans doute aussi les jeunes Revues. Pratiquons, mes chers camarades, la tolérance en littérature. Que ceux qui ont de vingt à trente ans ne se hâtent pas trop de traiter d'imbéciles ou de malfaiteurs littéraires ceux qui en ont quarante ou un peu plus. Ils reconnaîtront un jour qu'ils exagéraient. L'an dernier, à cette même place, M. Émile Zola s'accusait, avec sa puissante bonhomie, d'avoir été autrefois un «sectaire». Les jeunes gens doivent songer qu'ils seront probablement traités par leurs cadets comme ils traitent aujourd'hui leurs aînés: c'est presque une loi, une condition du progrès, chose oscillatoire, que les générations s'opposent entre elles en se succédant.
Mais nous aussi, les vieux, soyons tolérants pour les jeunes. Reconnaissons ce qu'il peut y avoir de générosité et de désintéressement dans leurs intransigeances. Craignons qu'une certaine paresse d'esprit ou la peur d'être dupes ne nous rende aveugles ou étroits. Oui, il est vrai que les jeunes gens découvrent des choses depuis longtemps découvertes; que ce qui a paru le plus neuf dans l'anarchie littéraire des dix dernières années, cet idéalisme, ce symbolisme, ce mysticisme, cet évangélisme, et ce qu'on aime dans Tolstoï et Ibsen et ce qu'on leur emprunte, tout cela ressemble fort à ce qu'on a vu chez nous il y a cinquante ou soixante ans et que, par conséquent, les jeunes sont moins jeunes qu'ils ne disent. Oui, il est vrai que tout recommence. Mais il est vrai aussi que rien ne recommence de la même façon et que tout se renouvelle en recommençant. Confessons, nous, les aînés, que ce néo-romantisme des jeunes gens a peut-être bien élargi et attendri en nous le vieil esprit positiviste hérité de la littérature du second Empire et qui eut, voilà quinze ans, son expression suprême dans le naturalisme. Perdons l'habitude de considérer comme stupide et comme ennemi quiconque n'entend pas et ne ressent pas le beau tout à fait comme nous, ce beau que, depuis vingt-quatre siècles, les philosophes ne sont pas parvenus à définir proprement. Élargissons nos fronts, comme Renan voulait élargir celui de Pallas-Athéné, pour qu'elle conçût divers genres de beauté. Cherchons ce qui nous rassemble. Si nous ne pouvons communier dans les vers et les proses des Revues blanches ou rouges, communions dans Hugo ou dans Racine, ou dans Shakespeare, ou dans Homère, ou dans Valmiki.
Et, si Valmiki n'est pas encore un bon terrain de conciliation, si nous ne pouvons décidément pas communier dans le même beau, communions dans le même amour de la beauté, dans les plaisirs que cet amour donne et dans les vertus qu'il inspire.