La tolérance serait aussi le salut en politique. Elle est la grâce des intelligences vraiment libres. Notez que souvent—outre des sentiments très bas—il y a, dans le fanatisme politique, une sorte d'archaïsme inconscient. Presque toujours l'intolérance est un legs du passé; elle s'exerce en vertu d'opinions qu'on a reçues et qu'on oublie de contrôler. Beaucoup de ces opinions sont de purs anachronismes. Le jacobinisme en est un; l'anticléricalisme en est un autre. Nous continuons à être divisés parce que nos pères le furent jadis; et cela, quand tout est changé, quand les causes historiques de ces divisions ont disparu. Et le triste de l'affaire, c'est qu'on est beaucoup plus intolérant pour défendre les opinions que l'on a héritées ou que l'on accepte comme le mot d'ordre d'un parti que pour soutenir celles qu'on a essayé de se faire tout seul: car alors on sait par expérience ce qui s'y mêle d'incertitude...

Ah! messieurs, je vous en prie, affranchissez-vous du passé,—non point de ce qu'il y a, dans le passé, de beau, de glorieux, de pur et d'exemplaire pour tous—mais des formes surannées qu'y ont prises les querelles de nos pères et de nos aïeux. Vous êtes pour cela dans des conditions excellentes: vous êtes tous nés sous la République. La forme du gouvernement n'est plus guère contestée; un pape intelligent a interdit qu'elle le fût des catholiques eux-mêmes. Le temps est venu où les questions politiques ne doivent plus être que des questions françaises ou des questions sociales.

Ici encore, attachons nous à ce qui nous réunit, songeons-y le plus possible, et tenons-nous-en compte les uns aux autres. Si l'on diffère sur les moyens, il n'est pas si difficile de s'accorder sur le but. Je ne vois personne qui réclame publiquement l'esclavage, l'inquisition, l'abrutissement du peuple, ni l'oppression des faibles par les forts. De l'extrême droite à la gauche la plus avancée, quel est l'homme qui n'affirme souhaiter toute la liberté compatible avec les conditions d'existence de la société, et la diminution de l'injustice et de la souffrance dans le monde, dût-il lui en coûter de sérieux sacrifices personnels? L'important, pour arriver à s'entendre, c'est de penser sincèrement tout cela, de n'être pas des hypocrites, d'être d'abord de braves gens, des hommes de bonne volonté. Ce qui prépare le mieux la solution des questions sociales, c'est en somme, pour chacun, son propre perfectionnement moral, c'est l'amour des autres: et la tolérance en est déjà un joli commencement. Apporter à la besogne politique de la bonté, même de la bonhomie, voilà ce qu'il faut. Je crois savoir que vous êtes de mon avis et que vous en avez assez des politiciens de l'ancien jeu, des Cléons sans bonté et sans grâce, sceptiques à la fois et sectaires, car l'un n'exclut pas toujours l'autre.

Enfin, mes chers camarades, je n'ai pas besoin de vous prêcher la tolérance religieuse, mais je vous la prêche tout de même. Car enfin nous avons vu retourner contre l'Église une petite partie du moins des procédés dont elle usa contre ses ennemis au temps où elle était toute-puissante; et il s'est rencontré, par-ci par-là, des bedeaux et des capucins de la libre pensée. Faites effort pour comprendre et pour supporter que d'autres hommes tiennent de leur hérédité, de leur tempérament, de leur éducation, ou de leurs réflexions et de leur vie même, une conception métaphysique du monde différente de la vôtre. Acceptez ce qui est encore principe de vertu pour des millions de créatures humaines et, je puis sans doute le dire pour un certain nombre d'entre vous, acceptez l'âme de vos mères et de vos sœurs.

Et, pour la troisième fois, j'ajouterai: cherchons ce qui nous met d'accord. Remarquez que les positivistes même et les athées peuvent s'entendre sans trop de peine, pour la grande œuvre commune, non seulement avec les spiritualistes, mais avec les fidèles les plus fervents des religions confessionnelles. De croire que cette vie n'est qu'une épreuve et un prélude, ou de croire qu'elle n'aura aucun prolongement ultra-terrestre, il semble, à première vue, que deux morales opposées dussent s'ensuivre: mais, dans la pratique, tout s'arrange. Si le christianisme commande aux pauvres, au nom de la vie future, la résignation, il ne commande pas moins en vue de cette même vie future, aux riches comme aux pauvres, la charité. Et, pareillement, si la philosophie positiviste place sur terre le paradis (paradis douteux jusqu'à présent) et semble, par la négation métaphysique, laisser-libre cours à tous les instincts, l'observation lui fait bientôt reconnaître que le bonheur de tous ne peut être procuré que par un peu du sacrifice volontaire de chacun. Les croyants disent: «Il faut avoir été bon pour être heureux dans l'autre monde; donc, soyons bons.» Et les incroyants: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous n'avons rien à attendre ni à espérer, puisque nous n'apparaissons un instant sur la surface d'une des plus petites planètes du système solaire que pour rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous pour que ce passage ne nous soit pas trop douloureux, ou pour qu'il ne le soit qu'au plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous mutuellement. Soyons bons.» S'ils n'ont pas tous le crâne, les braves gens ont tous le cœur fait de même et arrivent, sur l'essentiel, aux mêmes conclusions. Pascal dit: «Le cœur aime l'être universel naturellement, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y adonne; et il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix.» Adonnons-nous à «aimer l'être universel», et refusons de nous «durcir» contre lui. Cet effort, de l'aveu même de Pascal, qui n'est pas suspect, est dans la nature et selon la nature.

Je termine cette homélie. Je vous supplie, mes chers camarades, de ne pas la juger émolliente. La tolérance que j'ai louée n'est point l'indifférence, ni le dilettantisme, ni la paresse. Au contraire. Elle exige un grand effort, une perpétuelle surveillance de soi. Elle s'allie très bien avec les convictions fortes, et c'est parce qu'elle en connaît le prix qu'elle ne consent point à les haïr chez les autres. Elle implique le respect de la personne humaine. La tolérance enfin, c'est bien un des noms de l'esprit critique: mais c'est aussi un des noms de la modestie et de la charité. Elle est la charité de l'intelligence.

Tolérez, mes chers camarades, notre maturité et ses circonspections: nous tolérons, nous aimons votre jeunesse et ses ardeurs et ses emportements. Vous vaudrez mieux que nous; vous le devez. Vous ferez et vous verrez de belles choses—que nous ne verrons point. C'est avec cette pensée et cet espoir (mêlé d'envie) que je bois affectueusement à l'Association générale des Étudiants de Paris.

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