Telle est, je crois, la pensée de ces jeunes gens; pensée haïssable, mais fertile pour eux en orgueilleuses délices.

«Taupins», ils se croyaient déjà considérables (pourquoi, mon Dieu?) et d'une essence supérieure à celle des autres collégiens; ils étaient déjà intolérants, défendaient durement leurs privilèges et leur coin de cour. L'entrée à l'École achève de les gonfler. Ces «brimades», ces souffrances infligées par les uns et subies pieusement par les autres déposent en eux tous la conviction que l'École est un grand mystère. Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidèlement cette naïve croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'être rogues, dédaigneux, formalistes; d'être absolus et abstraits; d'appliquer à tout une étroite et outrecuidante logique; d'user aveuglément de l'«esprit géométrique» là même où l'«esprit de finesse» serait le plus nécessaire; de mépriser les autodidactes (si intéressants!), les chercheurs et les inventeurs non estampillés à la marque de l'X, et tous ceux qui, pour apprendre à construire des machines ou à fabriquer des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un minimum de mathématiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparaît que l'un d'eux a bâti une digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en chœur que c'est le pont et la digue qui ont tort.

Ainsi, cette épreuve des brimades est comme la sanctification du Tchin par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre, si ce n'était funeste.

L'esprit d'école me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici, l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en sont pas. Au surplus, il nuit à ceux même qui «en sont». Il les remplit d'illusions sur leur propre mérite; il les emprisonne; il risque de leur enlever à jamais le sens et l'intelligence de la réalité et de faire d'eux, pour toute la vie, des écoliers,—tout flambants du prestige emprunté de l'École, mais des écoliers.

Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet esprit-là, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de Saint-Cyr et même des régiments et si l'École polytechnique en maintient seule l'odieuse tradition.


On m'objectera l'École normale. Je tâche de n'en avoir pas la superstition. J'ai rencontré tant d'hommes supérieurs et originaux qui n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je crois d'ailleurs que, si les amitiés y sont fortes, la «camaraderie» proprement dite y est moindre qu'à l'X. Les mœurs enfin y sont joviales, sans férocité. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les brimades y étaient inoffensives, qu'elles affectaient une forme uniquement littéraire, encore que d'une littérature peu choisie. On m'assure que cela a continué. Serait-ce que, après tout, les «humanités» sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le temps où on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les cœurs, et que la mathématique les endurcit?...


Vous avez pu voir que j'apportais dans mes réflexions sur l'X la plus entière malveillance. C'est que j'étais indigné et que, comme Montaigne, «je hais cruellement la cruauté.»

J'ignore si à l'heure qu'il est nos enfants de l'École polytechnique—qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent être presque tous de «gentils garçons»—ont eu l'esprit et le courage de désarmer. S'ils l'ont eu, je retire généreusement les trois quarts de mes désobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forcé de les maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considérer qu'il ne tient qu'à eux de les faire paraître vraies ou calomnieuses.[(Retour à la Table des Matières)]