[Note 34: Pauvres gens, Guerre civile, Petit Paul, etc.]
Le poète, est-il besoin de le dire? nous raconte ces histoires en des vers d'une singulière souplesse, qui savent exprimer tout sans s'alourdir ni s'empêtrer, qui marchent franchement par terre et qui pourtant ont des ailes. Veut-on un exemple de cette curieuse poésie, si proche de la prose, et qui est encore de la poésie par la vertu du rythme et par le sentiment qui est au fond? Je l'emprunte à la pièce intitulée Un fils, une des plus simples et des plus unies.
Le «bon fils», employé le jour dans un bureau, joue du violon le soir dans un petit café-concert de la barrière:
Dans les commencements qu'il fut à son orchestre,
Une chanteuse blonde et phtisique à moitié
Sur lui laissa tomber un regard de pitié;
Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scène.
Puis, peu de temps après, elle passa la Seine
Et mourut, toute jeune, en plein quartier Bréda.
À vrai dire, il l'avait presque aimée et garda
Le dégoût d'avoir vu—chose bien naturelle—
Les acteurs embrassés et tutoyés par elle.
Et son métier lui fut plus pénible qu'avant.
Or l'état de sa mère allait en s'aggravant.
Une nuit vint la mort, triste comme la vie,
Et, quand à son dernier logis il l'eut suivie,
En grand deuil et traînant le cortège obligé
Des collègues heureux de ce jour de congé,
Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire.
Il se vit sans amis, pauvre célibataire,
Vieil enfant étonné d'avoir des cheveux gris.
Il sentit que son âme et son corps avaient pris
Depuis vingt ans la lente et puissante habitude
De l'ennui, du silence et de la solitude;
Qu'il n'avait prononcé qu'un mot d'amour: «Maman»,
Et qu'il n'espérait plus que son simple roman
Pût s'augmenter jamais d'un plus tendre chapitre.
Le jour à son bureau, le soir à son pupitre,
Il revient donc s'asseoir résigné, mais vaincu,
Et, libre, il vit ainsi qu'esclave il a vécu.
Même dans la maison qu'il habite, personne
Ne songe qu'il existe et, la nuit, quand il sonne,
Le vieux portier—il a soixante-dix-sept ans
Et perd la notion des choses et du temps—
Se réveille, maussade, et murmure en son antre:
«C'est le petit garçon du cinquième qui rentre.»
On connaît assez, et plus qu'assez, la Grève des forgerons et la Bénédiction, si remarquables par le mouvement du récit et par l'entente de l'effet dramatique. Il y a dans les Aïeules une largeur de touche, une franchise qui fait penser aux dessins de François Millet et, dans les contes parisiens si bien contés de la Marchande de journaux et de l'Enfant de la balle, un mélange bien amusant d'esprit, d'émotion et d'adresse technique. Je m'en voudrais enfin de ne pas rappeler spécialement certaines pages tout à fait exquises: l'enfance pieuse de la petite fille noble et de son ami le fils du fermier, le gauche petit séminariste, et plus tard les visites du vieux prêtre à la vieille dévote[35]. Et je regrette de ne pouvoir citer d'un bout à l'autre les strophes ravissantes d'Une femme seule:
Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans;
Le sang veinait de bleu ses mains longues et fières;
Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières
Voilaient ses regards bruns de battements fréquents.
Quand un petit enfant présentait à la ronde
Son front à nos baisers, oh! comme lentement,
Mélancoliquement et douloureusement,
Ses lèvres s'appuyaient sur cette tête blonde!
Mais, aussitôt après ce trop cruel plaisir,
Comme elle reprenait son travail au plus vite!
Et sur ses traits alors quelle rougeur subite
En songeant au regret qu'on avait pu saisir!…
J'avais bien remarqué que son humble regard
Tremblait d'être heurté par un regard qui brille,
Qu'elle n'allait jamais près d'une jeune fille
Et ne levait les yeux que devant un vieillard…