J'en pourrais citer bien d'autres encore. Souvent l'album de croquis d'un peintre fait plus de plaisir que ses grands tableaux. Rien ne vaut telle impression rare fixée toute vive par l'artiste au moment même où il en a été frappé. Oui, je le sais, et qu'on peut préférer cela à de gros livres et à de grandes machines. J'aime à suivre le poète accueillant tous les rêves légers qui lui viennent des choses, effleurant d'une souple sympathie tout ce qu'il rencontre en chemin; bienveillant au pêcheur à la ligne, même au «calicot» qui canote le dimanche et «que le soleil couchant n'attriste pas», puis rêvant d'être conservateur des hypothèques et fabuliste dans «une ville très calme et sans chemin de fer», ou bien «vicaire dans un vieil évêché de province, très loin». Mais n'y a-t-il pas un peu de gageure vers la fin de ce dizain d'ailleurs joli?

C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine;
J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine.
Devant la vaste mer, devant les pics neigeux,
Je rêve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux,
D'un coteau tout pelé d'où ma muse s'applique
À noter les tons fins d'un ciel mélancolique,
D'un bout de Bièvre avec quelques champs oubliés,
Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers
Pour y faire sécher la toile et la flanelle,
Ou d'un coin pour pêcher dans l'île de Grenelle.

Eh! oui, je sens aussi ce charme là, en m'appliquant. Et je me souviens d'un passage de Manette Salomon où la poésie de la Bièvre est ingénieusement analysée. Mais cette laideur maigre et intéressante de certains coins de banlieue, M. Coppée ne se donne pas toujours la peine d'en dégager l'âme. Que dis-je? Il cherche surtout dans la banlieue les baraques et les guinguettes et s'en tient trop souvent, voulant obtenir un effet singulier, à des énumérations de détails plats en rimes riches. Ce n'est qu'un jeu, mais trop fréquent, et qui ne se donne pas assez pour un jeu[36].

[Note 36: Et qui par là (comme aussi quelquefois le vers non rythmé et les parenthèses de notre poète) prête à la parodie. Un de mes amis, qui d'ailleurs aime fort Coppée, s'amusait jadis à ce genre de plaisanterie facile:

SONNET-COPPÉE:

L'autre jour—et vous m'en croirez si vous voulez,
Car un événement simple est parfois bizarre,—
Ayant sous le bras deux paquets bien ficelés,
Je me dirigeais du côté de Saint-Lazare.

Après avoir avoir pris mon billet sans démêlés,
J'entre dans un wagon et j'allume un cigare
D'un sou. Le train—nous en étions fort désolés,—
Étant omnibus, s'arrêtait à chaque gare.

Soudain il siffle et fait halte. Au même moment
Un monsieur, pénétrant dans mon compartiment,
Prend les billets ainsi qu'on ferait une quête;

—Et moi, content de voir enfin ma station,
Je remets mon billet sans contestation
À l'employé portant un O sur sa casquette.
]

Mais c'est trop s'arrêter à de menues critiques. M. Coppée n'en a pas moins ce grand mérite d'avoir, le premier, introduit dans notre poésie autant de vérité familière, de simplicité pittoresque, de «réalisme» qu'elle peut en admettre. Les Humbles sont bien à lui et, dans une histoire du mouvement naturaliste de ces vingt dernières années, il ne faudrait point oublier son nom.