Ce qu'il pourrait nous donner maintenant et ce que quelques-uns attendent de lui, ce serait quelque poème intime et domestique plus impersonnel qu'Olivier, d'une action plus étendue et plus complexe que les historiettes des Humbles, où pourraient alterner des peintures de moeurs parisiennes et provinciales, populaires et aristocratiques; un poème de la vie d'aujourd'hui et qui ne ferait pas double emploi avec le roman contemporain, car il n'en prendrait que la quintessence; une oeuvre enfin où M. François Coppée se montrerait tout entier: virtuose impeccable, songeur délicat, très habile et très sincère, capable de raffinement, de mièvrerie, et aussi de franche et populaire émotion, peintre savoureux et fin des réalités élégantes et vulgaires et, pour tout dire, poète excellent des «modernités».
ÉDOUARD GRENIER
On voit dans les musées des tableaux anonymes avec ces inscriptions au bas du cadre: École vénitienne, École flamande. Souvent ces tableaux sont intéressants et bien peints. Ils doivent être de quelque disciple intelligent de Titien ou de Rubens. Certains morceaux pourraient aussi bien avoir été peints par ces maîtres. Mais justement l'honneur et le malheur de ces tableaux est de rappeler toujours et inévitablement des oeuvres supérieures. Il arrive pourtant qu'en sachant regarder, on découvre la personnalité de l'auteur, quelque chose qui est à lui et vient de lui. Et si l'on n'en est pas tout à fait sûr, on se dit: «Après tout, cet homme a dû vivre heureux et son lot est certainement enviable. C'était sans doute une âme pure, généreuse, éprise de la beauté, un travailleur studieux, désintéressé, respectueux de son art. Il a beaucoup aimé ses maîtres, et apparemment ses maîtres l'ont aimé pour sa sincérité, pour son enthousiasme, parce qu'il les comprenait bien et parce qu'ils le sentaient leur égal au moins par l'âme et par la grandeur du désir.»
Ces réflexions vous viendront certainement si vous parcourez les poésies récemment réunies en volumes de M. Édouard Grenier. Vous aurez l'impression de quelque chose de fort antérieur à notre génération, quoique cela y touche, de quelque chose de «dépassé» et déjà lointain, qui commence à être aimable autrement qu'il ne l'a été, à plaire à la façon des vieilles choses qui ont paru belles et qui étaient bonnes, et qui sont restées intéressantes et touchantes. Vous aurez là enfin un «spécimen» complet et distingué de «l'espèce» des poètes d'il y a trente ou quarante ans.
Que les temps sont changés! Et comme cette espèce, si on la prend dans son ensemble, s'est lamentablement transformée (je laisse ici la question de talent)! Aujourd'hui un jeune homme publie à vingt ans son premier volume de vers. Neuf fois sur dix, ce qu'il «chante» dans de courtes pièces essoufflées, d'une langue douteuse, entortillée, mièvre et violente, c'est, sous prétexte de névrose, la débauche toute crue. On ne saurait ouvrir un de ces petits volumes sans tomber sur une paire de seins, quand encore il n'y a que cela. Ou bien ce sont les blasphèmes, le pessimisme et le naturalisme à la mode. Et puis c'est tout. Peu après notre bon jeune homme plante là sa Muse, et je n'ai pas le courage de l'en blâmer. Il écrit alors, lui qui n'a rien vu, quelque roman brutal et répugnant, d'ailleurs faux comme un jeton, qui a parfois deux éditions. Puis il recommence. S'il a de la chance, il entre dans un journal où il écrit n'importe quoi. Et après? Je vous avoue que cela m'intéressera peu.
I
M. Édouard Grenier a fait des vers toute sa vie et il a publié les premiers à trente-sept ans. Et, sauf un petit nombre de pièces qu'il a réunies sous ce titre: Amicis, il n'a composé que de grands poèmes, épiques, philosophiques, mystiques, symboliques, tragiques. Il a écrit la Mort du Juif errant, qui fait songer à Edgar Quinet et à Lamartine; l'Elkovan, une histoire d'amour qui fait surtout penser à Musset; le Premier jour de l'Éden, qui rappelle Milton et Alfred de Vigny; Prométhée délivré, qui évoque les noms d'Eschyle et de Shelley; Une vision qui évoque celui de Dante; et Marcel, poème en dix chants, et Jacqueline, tragédie historique en cinq ou six mille vers.
Il a porté dans sa tête et dans son coeur les plus belles pensées, les plus vastes imaginations, les conceptions les plus grandioses. Chacune de ses oeuvres est un de ces rêves où l'on s'enferme et où l'on vit des mois et des ans, comme dans une tour enchantée. A-t-il senti parfois sa puissance inégale à son dessein? Je ne sais, car la nature bienfaisante lui a donné un talent assez abondant et facile pour qu'il n'éprouve que rarement la douleur de la lutte et de l'effort et pour qu'il puisse croire de bonne foi avoir réalisé son rêve. S'il est vrai que l'artiste jouit plus encore de l'oeuvre conçue que du succès de l'oeuvre achevée, M. Grenier a dû être heureux. Et en même temps la préoccupation constante de l'oeuvre aimée le retenait, quoi qu'il fît, dans les plus pures régions de la pensée et du sentiment, lui gardait l'âme haute, lui rendait facile la pratique des vertus qui font la dignité de la vie. Si peut-être il n'a pas été assez fort pour traduire entièrement tous ses songes, il en a vécu et, comme pour le récompenser du grand désir qu'il avait de leur communiquer la vie, ils lui ont donné en retour la sérénité et la bonté. Léguer aux hommes une de ces oeuvres où ils se reconnaissent et qu'ils vénèrent dans la suite des siècles, cela est sublime et cela est rare. Mais avoir eu le coeur assez haut situé pour l'entreprendre—et cela dix fois de suite—ce n'est déjà pas si commun. Passons donc en revue les plus beaux rêves de M. Grenier.
Le poète nous transporte dans un vieux château romantique, «à mi-côte des monts, sous un glacier sublime». Un étranger se présente, à qui le poète donne à souper. C'est Ahasver, le Juif errant, qui, pendant qu'une tempête farouche ébranle le vieux burg, raconte son histoire. «Après l'anathème que lui a lancé Jésus gravissant le Golgotha, il a vu mourir tous ceux qu'il aimait, et il a cru enfin au Christ le jour où son fils est mort; mais il a refusé de «plier les genoux». Puis il a vu sa race dispersée, la religion nouvelle s'emparer du monde, l'empire crouler. Il était plein de haine et d'ennui; il parcourait le monde, sinistrement. Mais une nuit, sur les ruines du Colisée, il a été touché d'un rayon d'en haut, il s'est repenti. Alors le Christ apparaît. Il annonce à l'éternel voyageur qu'il est pardonné et qu'il peut enfin mourir. Et Ahasver meurt en effet sous les yeux du poète.
L'auteur rapporte dans sa préface que Théophile Gautier disait de la Mort du Juif errant que c'était «une belle fresque sur fond d'or». Pourquoi une fresque? Est-ce parce qu'en effet les couleurs n'en sont pas tout à fait aussi éclatantes que le souhaiteraient nos imaginations surmenées et blasées? Et le fond d'or? Qu'est-ce que ce fond d'or? Je pense que c'est l'idéalisme de M. Grenier.