Son oeuvre est presque tout entière une apothéose de la terre et de la vie terrestre. Croyance passionnée à la bonté des choses; ivresse d'être et de sentir; libre vie qui, pour être heureuse, n'en est pas moins noble; obéissance aux penchants naturels rendue inoffensive par le goût de la mesure, par l'adoration studieuse de la beauté; réconciliation de la matière et de l'esprit; développement harmonieux de l'homme complet, l'exercice de ses facultés supérieures suffisant à tempérer et à purifier les instincts de la chair: voilà le fond de ses romans.
Qui je suis? Je suis païenne. Voilà ce qui me distingue des autres femmes[37].
[Note 37: Païenne, p. 12.]
Mais ce n'est pas seulement parce que la religion et la vie grecques, telles qu'elle se les figure, lui semblent belles, que Mme Juliette Lamber les embrasse si ardemment. Elle croit qu'une nature bien douée, si on la laisse se développer en liberté, y va d'elle-même. Notre malheur, c'est qu'on nous inculque dès l'enfance des idées, des croyances et des soucis d'outre-tombe, par où notre nature est faussée à jamais: car ces pensées et ces terreurs, on ne s'en affranchit plus; du moins il en reste toujours quelque chose. Puis, outre l'éducation reçue, on subit malgré soi, plus ou moins, l'esprit de quatre-vingts générations qui toutes ont eu ce pli de se tourmenter d'une autre vie et de placer leur idéal en dehors de la vie terrestre.
Il ne faut savoir que ce que l'on voit, sentir que ce que l'on ressent… Les seules leçons que reçut mon enfance furent celles qui devaient me garantir de toute notion religieuse[38].
[Note 38: Païenne, p. 15.]
Ma jeunesse, je la vivais en moi, par moi, sans être tenue de la vivre dans la jeunesse de cent races, dans les erreurs, les caducités de cent sociétés mortes de vieillesse[39].
[Note 39: Païenne, p. 20.]
Le moyen de rendre à notre être sa virginité native, de lui assurer l'intégrité de sa jeunesse, c'est de vivre dans la nature, de l'aimer, de la comprendre, de communier avec elle. Un des mérites les plus éminents de Mme Juliette Lamber, c'est sa passion des beaux paysages et sa puissance à les décrire. Ses tableaux ont de l'éclat et un pittoresque grandiose. Ce sont des paysages du Midi, chauds et lumineux; et ils sont vivants, vraiment pleins de dieux, la nature y ayant des formes vaguement animales et respirantes: Mens agitat molem.
Les flancs ravagés du Luberon étaient des entrailles d'or. Les hauteurs de ses collines prennent les aspects rugueux de la peau des mastodontes. L'un des sommets a la forme d'un monstre. Il semble nager sur les vagues de la terre, s'abaisser pour se relever dans le roulis des mouvements du globe, tandis que les nuages floconneux, posés sur le monstre, l'entourent d'écume soulevée[40].