[Note 40: Païenne, p. 27.]

L'auteur de Païenne éprouve avec une rare violence l'ivresse des formes, de la lumière et des couleurs. Il y a chez sa Mélissandre, si raffinée pourtant, quelque chose de la large vie animale et divine du Centaure de Maurice de Guérin.

Je me grisais en respirant la flamme de l'astre immortel, j'en recherchais les embrassements; je crus trouver un être semblable à moi, plus brûlant, que je coiffais de rayons, que je personnifiais, dont je partageais les habitudes, me levant, me couchant à ses heures, amoureuse de sa face étincelante, désespérée de ses disparitions comme de l'absence d'un être adoré. Le soleil fut ma première passion, mon premier culte.

Les grandes formes des montagnes, je les animalisais, je leur trouvais des figures mystérieuses. Quand je courais à leur pied, je m'imaginais les entraîner avec moi dans des courses vertigineuses, au galop de mon cheval. Les arbres m'accompagnaient en longue file ou par troupe; je me sentais emportée par le mouvement de toute la terre sous le regard de toutes les étoiles! Ah! les belles chevauchées que celles faites avec la nature entière! etc.[41]

[Note 41: Païenne, p. 22.]

Dans ces paysages divinisés vivent en effet des demi-dieux et des déesses. Les héros et les héroïnes de Mme Juliette Lamber ont la beauté physique, la richesse, la fierté, le courage, l'intelligence, l'esprit, le génie. Vous ne trouverez point là de sacrifices secrets, de mélancolies d'anémique, de passions étouffées (sauf, tout au plus, dans la première partie de l'histoire d'Hélène)[42]. Ils n'ont ni dégoût de la vie ni honte de l'amour. Ce sont de superbes et lyriques créatures qu'on s'imagine pareilles aux seigneurs et aux dames qui éclatent sur des ciels d'apothéose dans les tableaux et les plafonds de la Renaissance italienne. C'est à des toiles de Véronèse qu'ils font penser, notons-le dès maintenant, beaucoup plus qu'aux sobres figures des Panathénées.

[Note 42: Laide.]

Leur histoire est extraordinaire et simple. Hélène, défigurée par une maladie, se meurt d'être laide et de n'être point aimée d'amour par le beau peintre Guy Romain, son camarade et mari. Après un suicide manqué, une nouvelle maladie lui rend la beauté et lui donne l'amour de Guy[43]. —Ida, exilée de Crète, préfère sa patrie et ses dieux à son faible amant le Cypriote, qui meurt écrasé par la statue de marbre de son rival Apollon[44].—Quant à Païenne ce n'est qu'un long et brûlant duo d'amour, sans fable ni incidents extérieurs, et même sans drame intérieur; car les amants ont à peine une heure de doute et passent leur temps à faire en eux-mêmes ou l'un dans l'autre des découvertes qui les ravissent. (Il fallait de l'audace et je ne sais quelle candeur passionnée pour concevoir et entreprendre un livre de cette sorte.)

[Note 43: Laide.]

[Note 44: Grecque.]