Ils nous disent tous qu'ils auraient voulu vivre à Athènes, y faire de la gymnastique, entendre les orateurs, suivre les processions, assister aux représentations tragiques qui duraient des jours entiers… Eh bien! pas moi! je le dis franchement. On sous-entend peut-être que, transportés à Athènes, nous y prendrions le coeur et la tête d'un Athénien: alors ce ne serait plus nous. Mais je suppose que nous, tels que nous sommes, nous nous trouvions transportés dans la ville ressuscitée de Pallas-Athènè et contraints à vivre de la vie de ses citoyens: croyez-vous que nous y serions bien à notre aise? Trop de choses nous manqueraient: le foyer, le chez soi, le luxe, le confort, l'intimité de la vie et tous les plaisirs et tous les sentiments qui dérivent de la position des femmes dans la société moderne: la courtoisie, la galanterie, et certaines idées et certaines délicatesses. Il faudrait vivre toujours dehors, toujours dans la rue ou sur la place publique, toujours juger, toujours voter, toujours s'occuper de la politique, et cependant ne pas faire oeuvre de ses dix doigts. Et l'on serait fort peu libre de penser à sa guise, témoin Socrate, et exposé en outre au chagrin d'assister à des sacrifices humains (on en fit avant Salamine). Ces petits ennuis seraient compensés, me dira-t-on, par le plaisir de ne vivre qu'avec des hommes intelligents, tous beaux, tous connaisseurs, tous artistes. «Il y a eu, dit M. Renan, un peuple d'aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine[53].» M. Renan, qui doute de tant de choses, a l'air de n'en pas douter. Pourtant Thucydide et les orateurs me donnent parfois une singulière idée de cette vie tout harmonieuse et intelligente, et il me paraît bien que les trois quarts des plaisanteries d'Aristophane ne pouvaient s'adresser qu'à des hommes assez grossiers. Non, décidément, mieux vaut vivre au XIXe siècle, à Paris qui peut, ou même dans un joli coin de province.

[Note 53: Souvenirs d'enfance et de jeunesse.]

Peut-être y a-t-il aussi quelque affectation et quelque duperie dans l'admiration de plusieurs pour l'art grec. Cela devient une superstition qu'ils entretiennent et dont ils se savent bon gré, comme si elle les mettait toute seule au-dessus du vulgaire; une religion exclusive qui les pousse au mépris de tout le reste. Voyez comment la Renaissance est traitée par le sculpteur Martial:

Ce sont les petits artistes de la Renaissance qui ont inventé l'abstraction des impalpables, l'idée de l'idée infuse, le reflet d'un sentiment indéfini de l'indéfinissable[54].

[Note 54: Laide, p. 17.]

Et ailleurs:

Il me semble que ce que j'appelle l'école intime, intérieure, domestique, va disparaître… Assez d'ombres, assez de demi-jour, assez de ciels du Nord ont été peints depuis trois siècles, pour ne vous parler que de peinture. Déjà la jeune École, tout ce qui porte l'avenir dans ses entrailles, se tourne vers l'Orient, vers les pays de grand soleil, dont toutes les routes de terre et de mer conduisent en Grèce…[55].

[Note 55: Laide, p. 101.]

Ils n'ont à la bouche que mesure, sobriété, clarté, harmonie, pureté des lignes, proportions, et commentent abondamment le philokaloumen met' euteleias[56]. crains, en vérité, qu'ils ne soient moins épris de l'art grec que de l'idée qu'ils s'en font. On peut dire d'abord qu'ils n'aiment cet art que par un détour et un retour, parce qu'ils en connaissent un autre plus complexe et plus vivant et dont il leur plaît de faire bon marché, soit par satiété et lassitude, ou pour montrer qu'ils peuvent s'en détacher et qu'ils sont encore au dessus. Les définitions même qu'ils donnent de l'art grec impliquent la notion de quelque chose qui les dépasse. Je vais proférer un blasphème. J'aime sans doute, dans les frises du Parthénon, la naïveté du dessin, la sérénité de l'ensemble et une certaine science du groupement; mais j'ai beau faire, je vois que tout est simplifié à l'excès, que les jeunes filles sont trop courtes, que telle figure est gauche et lourde, etc. Je sais qu'on peut voir avec d'autres yeux et tourner tout cela en qualités; mais enfin j'ai dans l'idée et je connais des exemplaires d'un art qui me satisfait bien autrement. Pour dire que la statuaire grecque est le beau par excellence, il faut d'abord donner du beau une définition «faite exprès». Et, encore une fois, ce qui nous fait aimer cet art si simple, ce sont des raisons qui ne le sont point, qui nous viennent de l'expérience d'un art plus tourmenté, d'une littérature plus riche, d'une sensibilité plus fine.

[Note 56: Thucydide, II.]