Et c'est pourquoi, après nous avoir dit de l'Acropole: «Il y a un lieu où la perfection existe; il n'y en a pas deux: c'est celui-là… C'était l'idéal cristallisé en marbre Pentélique qui se montrait à moi»; après avoir chanté (avec quelle grâce ensorcelante!) les litanies de la déesse aux yeux bleus, l'enchanteur Renan, par une diabolique palinodie, fait entendre à Pallas Athènè qu'il y a pourtant au monde autre chose que la Grèce, et qu'être antique, c'est être vieux:

… J'irai plus loin, déesse orthodoxe; je te dirai la dépravation intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein; ta tête, plus large, embrasserai divers genres de beauté…[57].

[Note 57: Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse.]

III

Un moyen d'arranger tout, c'est d'élargir le front d'Athènè; c'est de donner à des idées et à des sentiments modernes quelque chose de la forme antique. Nos artistes n'y ont point manqué. Pour ne parler que des romans de Mme Juliette Lamber, que de choses dans son hellénisme qui ne sont pas tout à fait grecques!

Autant que j'en puis juger, les anciens Grecs pouvaient être religieux, ils n'étaient pas dévots; ils ne connaissaient pas ce que les théologiens appellent la piété affective. Ils concevaient la prière, soit comme une opération commerciale, donnant donnant, soit comme une spéculation philosophique. Il ne me paraît pas qu'il y ait l'accent de la piété, même dans l'hymne de Cléanthe à Jupiter, dans l'invocation de Lucrèce à Vénus, ou dans les prières qu'on pourrait récolter chez Sénèque ou Cicéron, ou dans les choeurs des tragiques. Je ne vois guère que les Bacchantes et l'Hippolyte d'Euripide où sonne un peu cet accent. Mais combien il est plus vibrant dans les prières chrétiennes! Or les héroïnes de Mme Juliette Lamber—Hélène et Ida—prient Apollon ou Artémis un peu à la façon dont une religieuse prie Jésus ou la Vierge, avec des élans d'amour, un abandon de soi, des hallucinations, une assurance d'être aimée et préférée de son dieu…

De même, les personnages de ces romans païens portent dans l'amour de la nature une sensibilité violente et vague que les anciens Grecs ne paraissent pas avoir connue. Très certainement les Athéniens ne jouissaient pas de la campagne comme nous. La plupart ne vivaient guère aux champs, étaient de purs citadins, attachés aux pavés du Pnyx ou de l'Agora. Quant à leurs poètes, quelques-uns aiment certes et décrivent la nature; mais toujours leurs paysages sont courts et simples, même ceux de Théocrite: à peine un peu de mignardise chez Bion et chez quelques poètes de l'Anthologie. Jamais, chez eux, de ces curiosités d'analyse, de ces efforts pour exprimer tels effets rares de lumière et de couleur. Puis leurs descriptions sont toujours tranquilles: ils n'éprouvent point, aux spectacles de la nature, le plaisir inquiet, le mal d'amour de certains modernes et cette espèce d'ivresse voulue et qui se bat un peu les flancs. Ils goûtent la campagne, ils n'en ont point la passion. Il y a d'ailleurs tels sites sauvages, formidables, qui nous ravissent et qui leur eussent franchement déplu. Ils aimaient les sites bornés, bien limités et bien construits. Ils ne s'évertuaient point devant les tableaux extraordinaires. Un Grec eût été plus froid que Jean Lalande en présence d'un fouillis d'orchidées[58]; un Grec n'eût point entrepris d'analyser et d'exprimer par des mots la prodigieuse gamme de couleurs, la fantasmagorie du lac de Garde au soleil couchant[59]; un Grec sur une montagne n'eût pas noté ni peut-être éprouvé une impression de ce genre:

Des cimes plus hautes se dressent… On se trouve tout à coup seul dans des espaces où l'oeil n'a plus qu'une vision éclatante et rayonnante, où l'intelligence distendue devient vague et n'a que des perceptions de largeur, de lumière, de cercle immense[60].

[Note 58: Jean et Pascal, p. 171 sqq.]

[Note 59: Jean et Pascal, p. 215 sqq.]