[Note 60: Païenne, p. 201.]
Surtout un Grec n'eût pas écrit et n'eût pas trop compris des passages comme celui-ci:
Hélène admire l'univers et croit le comprendre. Cependant, sous ce qu'elle voit, il lui semble qu'un inconnu l'attire pour la charmer. Qu'est-ce donc que le mystère du réel? Où se cache-t-il? Dans les choses ou dans l'être? Les secrets du dehors sont-ils écrits sur ce qui se manifeste aux yeux, ou bien renfermés au plus profond de nous[61]? Etc.
[Note 61: Laide p. 193 sqq.]
Ne seraient-ce là que des mots, non pas vains sans doute, mais qui répondent à des sentiments mal définis et peu définissables? En réalité, aimer la nature et la «comprendre», qu'est-ce que cela? Cela signifie d'abord qu'elle rafraîchit notre sang, caresse nos oreilles, amuse nos yeux, et qu'elle nous procure une série ininterrompue de sensations agréables et légères, qui nous occupent sans nous troubler, qui n'émeuvent pas trop fort et qui n'ennuient point, qui reposent et soulagent, si l'on veut, du travail de penser. Vivant dans la campagne, nous prenons plaisir aux images qu'elle nous offre d'une vie plus simple que la nôtre et qui glisse par degrés jusque dans la vie inconsciente: vie des animaux, vie des arbres et des fleurs, vie des eaux et des nuages. La sérénité de cette vie impersonnelle et, en un sens, divine se communique à nous par une sorte d'aimantation. Ou bien, au contraire, le déchaînement des forces naturelles plaît au «roseau pensant», soit par la raison qu'a dite Pascal, soit par la beauté qu'il découvre dans l'horreur de leur déploiement. Un peintre a d'autres motifs d'aimer la nature: il y cherche des combinaisons de couleurs et de lignes que l'art n'inventerait pas tout seul. Autre chose encore: nous saisissons des analogies entre notre vie et celle de la nature, et nous goûtons, en nous y appliquant, la joie calme de sentir notre existence se dérouler parallèlement à la sienne. Elle nous suggère d'innombrables images, métaphores et comparaisons; elle nous fournit des symboles de mort et de résurrection, de purification et de seconde vie. Les mystères d'Éleusis n'étaient que la mise en scène et la célébration d'un de ces symboles. Puis l'infinité et l'éternité de la nature, l'immutabilité de ses lois dont nous pouvons sans cesse voir l'accomplissement autour de nous et dans les moindres objets, tout cela nous enseigne la sagesse, la paix et la résignation quand nous nous sentons une si négligeable partie de ce tout démesuré. Sont-ce là toutes les façons d'être ému en face de la nature? Peut-être en est-il une autre, plus obscure à la fois et plus violente. Il peut arriver que le spectacle des puissances naturelles et de leurs manifestations fatales exaspère en nous, je ne sais comment, la souffrance innée de nous sentir finis, de n'être que nous, et le désir vague d'en sortir et de nous mêler à l'être universel. C'est le voeu suprême de saint Antoine, l'aboutissement de la tentation: «… Je voudrais descendre jusqu'au fond de la matière, être la matière[62].»
[Note 62: Flaubert, la Tentation de saint Antoine.]
Voilà tout, je crois; et encore y a-t-il là bien des sentiments dont on ne trouve pas trace dans les écrits des anciens. Mais, quand Melissandre la païenne écrit ces phrases mystérieuses:
Je voulus connaître le secret des choses… Mes idées étaient simples. Elles gravitaient sans effort dans les voies supérieures où l'on rencontre les dieux… Je ne voyais pas seulement avec les yeux, mais avec tout mon être… Je pénétrais le secret des lois d'échange avec la nature et mêlais mon individualité au grand tout… Je découvrais les affinités divines, humaines, naturelles, de toute force, de toute vie, etc.[63].
[Note 63: Païenne, p. 17.]
On n'est plus bien sûr de comprendre; on se demande ce que c'est que ces «lois d'échange» et ces «affinités». Mme Juliette Lamber en donne, je crois, dans Jean et Pascal, un exemple qui éclaircit sa pensée. C'est le chêne, robuste, accueillant et gai, qui a fait le Gaulois; c'est le sapin, raide, hérissé, méchant, qui a fait le Germain[64]. Curieuses imaginations, mais fort arbitraires. Une forêt de sapins, avec la solennité de ses colonnades et la féerie de ses dessous bleuâtres, est bien aussi belle et peut verser à l'âme d'aussi nobles pensées qu'une forêt de chênes. Joignez qu'il n'y avait peut-être pas, dans l'ancienne Gaule, beaucoup plus de chênes que de sapins.