Une affectation de mépris pour la réalité vulgaire, et, en même temps, une prédilection exclusive pour cette réalité même dès qu'il s'agit d'art: ces deux sentiments s'engendrent peut-être l'un l'autre et forment, en tout cas, le naturalisme de M. Huysmans, qui n'est pas un naturalisme très naturel.

Et, par exemple, il se monte vraiment un peu trop la tête sur la beauté particulière des rues de Paris. Hé! nous les connaissons, nous les aimons, nous savons qu'elles sont vivantes et pittoresques. Mais M. Huysmans fait de cela un grand mystère. Il nous enseigne à un endroit que chaque quartier de Paris a sa physionomie propre et il se vante d'avoir découvert la formule de la rue Cambacérès. Ce qui fait le caractère de cette rue, c'est qu'elle est habitée par une bourgeoisie riche et rechignée et par une valetaille surtout anglaise. «… Voyons, mettons un peu d'ordre dans nos idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. Deux éléments dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un cachet personnel (M. Huysmans, j'ai hâte de le dire, n'écrit pas toujours comme cela). Sur la triste et banale opulence de la toile du fond se détache toute la joviale crapule des domestiques. Ah! c'est là la note vraie, etc.» Et là-dessus M. Huysmans s'excite et s'émerveille. Il n'y a peut-être pas de quoi.

II

En ménage et À vau l'eau marquent un nouveau progrès de la tristesse méprisante de M. Huysmans.

Là, d'abord, la personne du romancier s'étale, déborde. C'est lui qui est au premier plan. Il y a encore des «filles», naturellement; mais André, Cyprien et même, comme on verra, M. Folantin, c'est M. Huysmans. Du moins, il exprime par leur bouche tous ses sentiments sur la vie et ses idées sur l'art.

Puis ces deux oeuvres, d'importance et de valeur très inégales (car En ménage est par endroits un beau livre, tandis que le charme spécial d'À vau l'eau, très vanté par quelques-uns, m'échappe encore), se distinguent par une bassesse volontaire de conception où M. Huysmans n'avait pas encore atteint. Je dis «bassesse» en me conformant sans y songer à l'ancienne poétique qui établissait une hiérarchie des genres et des sujets; mais pour la nouvelle École comme pour les stoïciens, quoique dans un tout autre esprit, «rien n'est vil dans la maison de Jupiter».

Le sujet d'En ménage, c'est l'ennui et la difficulté qu'il y a, passé trente ans, à trouver des femmes et, d'autre part, l'impossibilité de s'en passer.—André, romancier naturaliste de son état, rentrant chez lui sans être attendu, trouve sa femme avec un amant. Il s'en va sans rien dire, recommence sa vie de garçon et, après une laborieuse série d'expériences, finit par reprendre sa femme. Son ami Cyprien Tibaille (déjà vu) finit de son côté par «se mettre» avec une roulure bonne fille, qui a la vocation de garde-malade.

Ne vous y trompez point: ce n'est pas un drame psychologique. André n'avait aucune passion pour Berthe: ce n'est point par ressouvenir, regret, tendresse, faiblesse de coeur ou pitié qu'il la reprend; ce qui lui pèse, ce n'est point la solitude morale, mais la solitude à table et au lit: le ressort de l'histoire est purement physiologique. Je ne dis point que la préoccupation qui remplit entièrement le temps que passe André loin de sa femme ne tienne pas en effet une grande place dans notre vie: je remarque que c'est peut-être la première fois qu'on cherche à nous intéresser sérieusement, sans grivoiserie comme sans vergogne, à un drame de cet ordre et à en faire le sujet d'un long roman où l'on ne rit pas—oh! non,—où même le héros s'ennuie tant que cet ennui gagne en maint endroit le lecteur.

La morale de l'histoire n'est pas gaie. Cyprien la donne à la fin du livre:

«C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes les morales connues. Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au même rond-point. Au fond, le concubinage et le mariage se valent, puisqu'ils nous ont, l'un et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et des tristesses charnelles. Plus de talent, et de la santé, quel rêve!»