L'oeuvre n'est point méprisable, il s'en faut. La monotonie de l'état d'esprit d'André, la série banale de ses recherches et de ses expériences finissent par produire une impression d'accablement telle que l'écrivain capable de la donner, d'ennuyer à ce point le lecteur tout en le retenant, a certainement une force en lui. Et le sentiment de la bêtise de la vie se relève ici d'une amertume de plus en plus féroce à l'égard des hommes et des choses. Lisez le passage où Cyprien et André remuent leurs souvenirs de collège: vous verrez à quel point l'imagination de M. Huysmans est bilieuse et noircissante. Les classiques? des idiots. Les pions? des brutes méchantes. La nourriture? infâme. Le collège? un bagne.—Eh! là là, nous y avons tous passé, et pourtant notre enfance ne nous apparaît pas si sombre… On avait de bons moments, l'heureuse gaieté absurde et irrésistible de cet âge. Le pion n'était pas toujours un misérable; le professeur était quelquefois un brave homme qui croyait à la beauté des vers de Virgile et nous y faisait croire. Le menu n'était pas succulent, mais il n'y avait pas toujours des cloportes dans la soupe,—et on redemandait des haricots! On avait si bon appétit!

Non que j'entende convertir sur ce point M. Huysmans: j'en serais bien fâché, car c'est justement cette imagination haineuse qui donne à ses livres leur saveur. Il aime mépriser, il aime haïr, il aime surtout être dégoûté. À un moment il conduit André dans une infâme gargote de marchand de vin. André a des meubles précieux, est presque riche, et pourrait aller ailleurs. Pourquoi M. Huysmans le conduit-il là? Uniquement pour le mystérieux plaisir de nous parler une fois de plus d'assiettes mal lavées, de viandes coriaces ou gâtées, de ratas infects et de l'odeur des cuisines inférieures. C'est un de ses sujets préférés; continuellement il y revient. Et en effet M. Huysmans est dans le monde comme André dans cette gargote. Il mange mal exprès, il crache dans sa soupe, il crache sur la vie et nous dit: Comme elle est sale!

Dans À vau l'eau le sujet est encore plus vil: c'est l'histoire d'un monsieur en quête d'un bifteck mangeable. M. Folantin, employé dans un ministère, cherche un restaurant, un bouillon, une pension, un établissement quelconque où l'on puisse manger convenablement. Il se fait apporter ses repas de chez un pâtissier, et c'est aussi mauvais. Quand M. Folantin a fait ainsi un certain nombre d'expériences inutiles, l'auteur met un point final.

La vision de M. Huysmans s'assombrit encore s'il se peut. Tout est laid, sale et nauséabond. Il nous mène du restaurant qui pue à la chambre garnie du célibataire, froide et misérable, où le feu ne prend pas, où l'on rentre le plus tard possible, le soir. Et toujours la même outrance morose: M. Folantin a trois mille francs d'appointements, il ne peut pas avec cela dîner tous les jours au café Riche; mais les gens simples auront peine à croire qu'il ne puisse manger, quelquefois, d'assez bonne viande. Seulement, voilà, même quand il demande des oeufs sur le plat, ils sont ignobles. On ne les fait pourtant pas exprès pour lui. C'est un sort.

Ce Folantin est bien extraordinaire. Ce petit employé, qui nous est présenté comme un bonhomme quelconque, a cependant, en littérature, les opinions de des Esseintes. Le Théâtre-Français dégoûte ce plumitif. Un ami l'ayant emmené à l'Opéra-Comique, il trouve Richard idiot et le Pré-aux-Clercs «nauséeux». «M. Folantin souffrait réellement.»

III

Deux histoires de filles; l'histoire d'un monsieur qui a la diarrhée; l'histoire d'un monsieur qui ne veut pas coucher seul et celle d'un autre monsieur qui veut de la viande propre: voilà en résumé l'oeuvre romanesque de M. Huysmans. Si j'ajoute que ces basses histoires sont contées dans un style à la fois violent et recherché, on avouera que cette littérature est bien déjà le comble de «l'artificiel». Désormais M. Huysmans est mûr pour son oeuvre maîtresse: À rebours. Et qu'a-t-il fait jusqu'ici que prendre l'art «à rebours»?

M. Zola est un écrivain suranné, une «perruque» à côté de M. Huysmans. M. Zola raconte les vastes drames de la vie animale; il peint des dégradations, des corruptions croissantes; il déroule des histoires qui «marchent», qui ont un commencement et une fin. Au reste il n'a pas de mépris aristocratiques pour les choses qu'il peint et les personnages qu'il fait mouvoir. Son pessimisme est plein de sérénité à côté de la misanthropie aigre de M. Huysmans. Et sa forme paraît purement classique auprès des procédés de composition et de style de l'auteur de Marthe.

À rebours! Des Esseintes peut venir: ses fantaisies ne pourront pas être beaucoup plus artificielles que celles de M. Huysmans, et les deux ne sont, au reste, qu'un seul et même personnage.

IV