Quelques-uns ont cru voir dans des Esseintes quelque chose comme le Werther ou le René de l'an de grâce 1885, le mal de René s'étant notablement aggravé et modifié dans l'espace de quatre-vingts années.
On connaît le cas de René et des romantiques. C'était en somme le sentiment d'une disproportion douloureuse entre la volonté et les aspirations, avec beaucoup de rêves, d'illusions, de vagues croyances et ce qu'on appelait la mélancolie. Aujourd'hui René n'est plus mélancolique, il est morne et il est âprement pessimiste. Il ne doute plus, il nie ou même ne se soucie plus de la vérité. Il ne sent plus d'inégalité entre son désir et son effort, car sa volonté est morte. Il ne se réfugie plus dans la rêverie ou dans quelque amour emphatique, mais dans les raffinements littéraires ou dans la recherche pédantesque des sensations rares. René avait du «vague à l'âme»; à présent «il s'embête à crever». René n'était malade que d'esprit: à présent il est névropathe. Son cas était surtout moral: il est aujourd'hui surtout pathologique.
Vous trouverez la plupart de ces traits chez des Esseintes. Il représente en plus d'un endroit «l'ennuyé» d'aujourd'hui. Par malheur beaucoup d'autres traits font de lui un simple maniaque, un fou d'une espèce particulière, une figure absolument spéciale et exceptionnelle, et dont la peinture a trop souvent l'air d'un jeu d'esprit un peu lourd, d'une gageure laborieuse. Jugez plutôt.
Des Esseintes, éreinté par des excès de toutes sortes et atteint d'une maladie nerveuse, se retire dans une solitude aux environs de Paris pour y goûter les douceurs d'une vie entièrement artificielle.
Cette vie, il l'a commencée déjà. Il a aimé une femme ventriloque pour le plaisir d'avoir peur quand elle parlait du ventre au milieu de leurs ébats. Une fois, s'étant procuré un sphinx en marbre noir et une chimère en terre polychrome, il a fait réciter par sa maîtresse le dialogue de la Tentation de saint Antoine entre la chimère et le sphinx. Un jour il a eu la fantaisie de mener dans une maison de joie, très chère, un petit vagabond et lui a payé un abonnement dans la maison,—et cela afin de former un assassin. Un autre jour, pour célébrer un de ces accidents qui regardent Ricord, il a offert à ses amis un souper noir, sur une nappe noire, dans une salle tendue de noir, avec des mets et des vins noirs.—Et il va sans dire qu'il a connu les amours d'Alcibiade.
Donc après tous ces exploits d'un néronisme un peu puéril, il se retire dans sa tour d'ivoire, où il dormira le jour et veillera la nuit. Il s'arrange un cabinet de travail orange avec des baguettes et des plinthes indigo; une petite salle à manger pareille à une cabine de navire et, derrière la vitre du hublot, un petit aquarium où nagent des poissons mécaniques; et une chambre à coucher où il imite avec des étoffes précieuses la nudité d'une cellule de chartreux.
Une nuit il passe en revue sa bibliothèque latine. Virgile est un cuistre et un raseur; Horace a des grâces éléphantines; Cicéron est un imbécile et César un constipé; Juvénal est médiocre malgré quelques vers «durement bottés». Mais Lucain, quel génie! Et Claudien! et Pétrone! «Celui-là était un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre!» Pourtant rien ne vaut les écrivains de la pleine décadence, «leur déliquescence, leur faisandage incomplet et alenti, leur style blet et verdi». Prudence, Sidoine, Marius Victor, Paulin de Pella, Orientius, etc., voilà ceux qu'il faut lire!
Tout cela est amusant; mais, comme dit l'autre, j'ai de la méfiance. M. Huysmans a-t-il lu, vraiment lu, les auteurs dont il nous parle? Et, par exemple, prenons Virgile et laissons le poète pour ne retenir que le versificateur. Où diable M. Huysmans a-t-il vu «cette prosodie pédante et sèche, la contexture de ces vers râpeux et gourmés, dans leur tenue officielle, dans leur basse révérence à la grammaire, ces vers coupés, à la mécanique, par une imperturbable césure, tamponnés en queue, toujours de la même façon, par le choc d'un dactyle contre un spondée, etc.»? Des Esseintes, mon ami, vous êtes un nigaud. Par quoi voudriez-vous que Virgile terminât ses hexamètres sinon par un dactyle et un spondée? Et vous avez tort, tout de suite après, de tant vous émerveiller sur la versification de Lucain: car c'est justement celle de Lucain qui est monotone; et c'est la langue de Lucain qui est abstraite et sèche. Et quant à vos admirations pour les écrivains de l'extrême décadence, si elles sont sincères, grand bien vous fasse! Ils peuvent amuser un quart d'heure par leurs enfantillages séniles; mais ce sont eux qui sont des radoteurs et des crétins: lisez-les plutôt.
Là-dessus on apporte à des Esseintes une tortue dont il a fait glacer d'or et garnir de pierreries toute la carapace. Puis il ouvre une armoire à liqueurs et se compose une symphonie de saveurs, chaque liqueur correspondant à un instrument: le curaçao sec à la clarinette, le kummel au hautbois, l'anisette à la flûte, le kirsch à la trompette, le gin au trombone. Après quoi il regarde ses tableaux et ses estampes: deux Salomés de Gustave Moreau, des planches de Luyken, représentant des supplices de martyrs, des dessins d'Odilon Redon: «Une araignée logeant au milieu de son corps une face humaine, un énorme dé à jouer où cligne une paupière triste.» Puis il se rappelle son passé, son enfance chez les Jésuites. Il fait un peu de théologie et revient, en passant par l'Imitation, aux conclusions de Schopenhauer.
Un jour il se fait apporter une collection d'orchidées. Pourquoi? Parce que ce sont «des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses». Et il est ravi: «Son but était atteint, aucune ne semblait réelle; l'étoffe, le papier, la porcelaine paraissaient avoir été prêtés par l'homme à la nature pour lui permettre de créer des monstres.» Beaucoup de ces plantes ont comme des plaies, semblent rongées par des syphilis. «Tout n'est que syphilis», songe des Esseintes. Sur quoi il a un cauchemar horrifique et très compliqué.