Saisissez-vous? On conçoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance entre le souvenir et le crépuscule, entre la mélancolie du couchant, du jour qui se meurt, et la tristesse qu'on éprouve à se rappeler le passé mort. Mais entre le crépuscule et l'espérance? Comment l'esprit du poète va-t-il de l'un à l'autre? Sans doute le crépuscule peut figurer le souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus difficilement) figurer aussi l'espérance parce qu'il est encore lumineux et qu'il a quelquefois des couleurs éclatantes et paradisiaques; mais comment peut-il figurer les deux à la fois? Et «le souvenir rougeoyant avec le crépuscule à l'horizon de l'espérance», qu'est-ce que cela signifie, dieux justes? La «maladive exhalaison de parfums lourds» (les parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous voulez, le souvenir; mais «l'immense pâmoison», ce serait plutôt l'espérance... Ô ma tête!...

Jadis, quand on traduisait un état moral par une image empruntée au monde extérieur, chacun des traits de cette image avait sa signification, et le poète aurait pu rendre compte de tous les détails de sa métaphore, de son allégorie, de son symbole. Mais ici le poète exprime par une seule image deux sentiments très distincts; puis il la développe pour elle-même où plutôt la laisse se développer avec une sorte de caprice languissant. En réalité, il note sans dessein, sans nul souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent obscurément en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil éteint. «... Crépuscule; souvenir... Il rougeoie; espérance... Il fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums chauds... On pâme, on s'endort...; souvenir; crépuscule...» Ni le rapport entre les images et les idées, ni le rapport des images entre elles n'est énoncé. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est extrêmement doux à l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses rappels de sons, ses entrelacements et ses ondoiements, est d'une harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unité de cette petite pièce n'est donc point dans la signification totale des mots assemblés, mais dans leur musique et dans la mélancolie et la langueur dont ils sont tout imprégnés. C'est la poésie du crépuscule exprimée dans le songe encore, avant la réflexion, avant que les images et les sentiments que le crépuscule éveille n'aient été ordonnés et liés par le jugement. C'est presque de la poésie avant la parole: c'est de la poésie de limbes, du rêve écrit.

VI.

Comme je cherche dans M. Verlaine, non ce qu'il a écrit de moins imparfait, mais ce qu'il a écrit de plus singulier, je ne m'arrêterai pas aux Fêtes galantes ni à la Bonne Chanson,—La Bonne Chanson, ce sont de courtes poésies d'amour, presque toutes très touchantes de simplicité et de sincérité, avec, quelquefois, des obscurités dont on ne sait si ce sont des raffinements de forme ou des maladresses.—Les Fêtes galantes, ce sont de petits vers précieux que l'ingénu rimeur croit être dans le goût du siècle dernier. Vous ne sauriez imaginer quelle chose bizarre et tourmentée est devenu le XVIIIe siècle, en traversant le cerveau troublé du pauvre poète. Je n'en veux qu'un exemple:

Mystiques barcaroles,
Romances sans paroles,
Chère, puisque tes yeux
Couleur des cieux..

Puisque l'arome insigne
De ta candeur de cygne,
Et puisque la candeur
De ton odeur,

Ah! puisque tout ton être,
Musique qui pénètre,
Nimbe d'anges défunts,
Tons et parfums,

À sur d'almes cadences
En ses correspondances
Induit mon cour subtil (?),
Ainsi soit-il!

Ce petit morceau est intitulé: À Climène. Il ne rappelle que de fort loin Bernis ou Dorat.

VII.