..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne,
N'a pas le rude élan de la haute montagne
Assise pesamment sur ses lourds contreforts,
Miracle de matière, orgueilleuse géante,
Qui redresse les flancs de sa paroi béante,
Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.

Plutôt son œuvre douce où coulent tant de larmes
Fait songer à la mer triste, pleine de charmes,
Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant,
Mollement étendu sur sa couche azurée,
S'unit de toutes parts à la voûte éthérée
Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.


Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo, mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs n'oseraient le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que Musset; il l'est moins que Lamartine.

Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez Ce que dit la bouche d'Ombre. «La première faute fit le premier poids et créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?). De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.»

Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique, enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à force de simplification, une façon de Guignol épique.

Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un grand poète: elles ne sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous les progrès de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par d'autres que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été l'éducateur, le directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit de ce temps, c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan qu'il réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de penser—ni de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables fêtes; mais pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui qu'on aime avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande le mot qui éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment des livres de chevet,—si ce n'est pour quelques disciples d'une génération antérieure à la nôtre?

Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort, mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.


Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle démocratique, le prophète de la démocratie, l'avocat des humbles et des souffrants, l'apôtre de la fraternité.—Mais ici même, il est évident qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le plus grand. L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour autrement sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté autrement large et sereine dans les candides romans socialistes de la bonne George Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand cœur que Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de Jocelyn et de la Marseillaise de la paix, a connu toutes les belles illusions de la foi démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes?