Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes, idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire.

Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.

Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George Sand? Elle est peut-être, avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement réfléchi et exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours de la première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et bonne; et, quant à son œuvre, une partie en sera belle éternellement, et l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des esprits.


Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un homme,—sans plus de scrupules et de la même façon.

N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle.

La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une déviation, peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme je l'ai dit ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était d'être l'amie d'un grand nombre.

Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la fréquence des aventures de cœur de cette femme magnanime se pourrait expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales.


On reproche à son œuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,—et celui des idées.