Ce que nous devons encore à George Sand, c'est presque un renouvellement (à force de sincérité) du sentiment de la nature. Elle la connaît mieux, elle est plus familière avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont précédée. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins concerté des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent, voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prêtent leurs propres sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse intimement pénétrer. Sans aucun doute, elle nous a appris à l'aimer avec une tendresse plus abandonnée, la Nature bienfaisante et divine qui apporte à ses fidèles l'apaisement, la sérénité et la bonté.

La bonté, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre mot, tout proche, c'est celui de fécondité, d'abondance heureuse. Elle épanchait ses récits, d'un flot régulier, comme une source inépuisable,—mais presque sans plan ni dessein, ne sachant guère mieux où elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style même, ample, aisé, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse ni par un éclat extraordinaire, mais par des qualités qui semblent encore tenir de la bonté et lui être parentes...

George Sand a été une matrice pour recevoir, un peu pêle-mêle, les plus généreuses idées. Elle a été un sein nourricier pour verser aux hommes la poésie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la «bonne déesse» aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait bon se rafraîchir dans ce fleuve de lait.[Retour à la Table des Matières]

M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE

On en veut beaucoup à M. Taine des deux chapitres sur Napoléon qu'il vient de publier dans la Revue des Deux-Mondes. On a trouvé le portrait faux, outré et inopportun. Peu s'en faut qu'on n'ait accusé M. Taine de manquer de patriotisme. Le Napoléon de Béranger a gardé plus de croyants que je ne l'eusse imaginé.

Quelles sont donc les choses inouïes et scandaleuses que M. Taine a osé nous dire sur Napoléon Bonaparte? Voici les grandes lignes de ce portrait. Je n'atténue rien, et je transcris, autant que possible, les expressions mêmes du grand historien philosophe.

Démesuré en tout, mais encore plus étrange, non seulement Napoléon Bonaparte est hors ligne, mais il est hors cadre. Par son tempérament, par ses instincts, par ses facultés, par son imagination, par ses passions, par sa morale, il semble fondu dans un moule à part, composé d'un autre métal que ses contemporains.

Les idées ambiantes n'ont pas de prise sur lui. S'il parle le jargon humanitaire de son temps, c'est sans y croire. Il n'est ni royaliste, ni jacobin. Il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400, aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'États viagers; il a hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée, intellectuelle et morale.

Il a d'abord, comme eux, un esprit vierge et puissant, qui n'est point, comme le nôtre, déjeté tout d'un côté par la spécialité obligatoire, ni encroûté par les idées toutes faites et par la routine. C'est un esprit qui fonctionne tout entier et qui jamais ne fonctionne à vide. Les faits seuls l'intéressent. Il a en aversion les fantômes sans substance de la politique abstraite. Toutes les idées qu'il a de l'humanité ont eu pour source des observations qu'il a faites lui-même. Joignez que sa puissance de travail, d'attention et de mémoire est prodigieuse. Il a trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé «d'une vingtaine de gros livrets» distincts et perpétuellement tenus à jour: un atlas militaire, recueil énorme de cartes topographiques aussi minutieuses que celles d'un état-major; un atlas civil, qui comprend tout le détail de toutes les administrations et les innombrables articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire; enfin, un gigantesque dictionnaire biographique et moral, où chaque individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou sociale, et même chaque peuple a sa fiche. À ces facultés si grandes, ajoutez-en une autre, la plus forte de toutes: l'imagination constructive. On connaît ses rêves de conquête orientale, de domination universelle et d'organisation du monde selon sa volonté. Il crée dans l'idéal et l'impossible. C'est un frère posthume de Dante et de Michel-Ange. Il est leur pareil et leur égal; il est un des trois esprits souverains de la Renaissance italienne. Seulement, les deux premiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant, sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé.

Comme par l'esprit, il ressemble par le caractère à ses grands ancêtres italiens. Il a des émotions plus vives et plus profondes, des désirs plus véhéments et plus effrénés, des volontés plus impétueuses et plus tenaces que les nôtres.