Au reste, dans la sphère où il se mouvait, l'orgueil se teint forcément de mysticisme. Quand on n'a aucun front terrestre au-dessus de soi, on y sent l'inconnu. Se croire pétri d'un autre limon que le commun des hommes, c'était pour Napoléon une manière d'être religieux; car dès lors il se sentait «élu». Il lui paraissait donc légitime de tout rapporter à lui. Tandis qu'il essayait de réaliser son rêve gigantesque de domination universelle, apparemment il songeait au passé et à l'avenir, il se comparait, il se «situait» dans l'histoire, il se considérait comme l'un des grands ouvriers du drame humain, et sa destinée était pour lui-même un mystère dont il frissonnait...

Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.

Cela n'est vrai que d'une vérité simplifiée et lyrique. Napoléon à Sainte-Hélène parlait de «ce pays qu'il avait tant aimé». Pourquoi ne pas le croire un peu? Il l'aimait, dit M. Taine, comme le cavalier aime sa monture. Mais cet amour du cavalier pour son cheval peut être profond. L'empereur aimait dans la France sa propre gloire, dont elle était l'indispensable instrument. Quand il passait sur le front de sa grande armée, et qu'il songeait que ces milliers d'hommes étaient prêts à mourir pour son rêve, savons-nous ce qui remuait en lui? Tout n'était pas jeu dans la cordialité brusque avec laquelle il traitait ses vétérans. On aime toujours ceux pour qui on est un dieu. La conception de M. Taine suppose chez Napoléon une possibilité de se passer de sympathie, à laquelle j'ai peine à croire. Il le parque dans un tel isolement moral que l'air y doit être irrespirable pour une poitrine humaine. Lui seul d'un côté,—et l'univers de l'autre! Une telle situation serait effroyable. Je doute qu'un homme né de la femme la puisse soutenir. Je suis sûr que l'égoïsme de Napoléon avait des défaillances. Néron même a eu des amis.

Puis, malgré tout, l'empereur était un peu de son temps. Il aimait la tragédie. En littérature, il avait le goût, si j'ose dire, un peu «pompier».—Il n'était pas proprement cruel; j'entends qu'il n'a fait tuer presque personne en dehors des champs de bataille. Il a certainement aimé Joséphine. Il s'est bien conduit avec Marie-Louise, peut-être parce qu'elle était «née». M. Taine nous dit qu'en certaines circonstances, par exemple à la mort de quelque vieux compagnon d'armes, il avait des accès de sensibilité et de douleur,—suivis de rapides oublis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il était quelquefois comme nous sommes presque tous? Bref, c'était un être humain à peu près normal,—sauf par les points et dans les moments où il était anormal et surhumain.

Et c'est ainsi que, par un détour, je donne raison à M. Taine. Il n'avait à tenir compte que de ces moments-là. Il est probable que Napoléon ne donnait pas tous les jours un coup de pied dans le ventre à Volney. Il y a apparence qu'il n'était pas, à tous les instants de sa vie, et dans les proportions énormes qu'on a vues, l'effrayant condottiere échappé de l'Italie du quinzième siècle. Mais il l'était au fond. Or, c'est ce fond intime et permanent que M. Taine a voulu dégager. M. Taine peint les hommes en philosophe plus qu'en historien ou en romancier. Il ne fait pas évoluer son modèle dans l'espace et dans le temps, et il ne tient pas compte de ce qu'il peut avoir de commun avec les autres hommes. Il le décompose; il saisit et définit ses facultés maîtresses, et élimine le reste. Et assurément, ces facultés n'agissent pas, dans la réalité, d'une façon continue: mais elles sont pourtant le véritable et suprême ressort d'une âme. Les analyses de M. Taine seraient donc justes, si elles restaient inanimées.

Le malheur, c'est que ce philosophe a l'imagination d'un poète; c'est qu'il a, à un degré surprenant, le don de la vie, et alors voici ce qui se passe. Ces ressorts généraux d'un caractère et d'un esprit, après les avoir atteints et définis, il les rapproche, il les anime, il les met en branle. Nous voyons les «facultés maîtresses» agir à la manière de roues reliées par des courroies ou mues par des engrenages. Les âmes qu'il a décomposées et réduites à leurs éléments essentiels prennent des airs de machines à vapeur, de léviathans de métal d'une force effroyable et aveugle. Ils vivent, mais d'une vie qui ne paraît plus humaine. C'est donc la méthode et le style de M. Taine qui font paraître son Napoléon monstrueux,—monstrueux comme son Milton ou son Shakespeare, monstrueux comme ses jacobins. Au fond, il n'est point si faux.

—«Mais ce monstre, dit-on, a fasciné sa génération. Il a été le grand amour de millions et de millions d'hommes. Il suffisait de l'approcher pour subir l'ascendant de sa volonté et pour lui appartenir. Pendant la retraite de Russie, quand les soldats gisaient dans la neige, à demi-morts, si quelqu'un disait: «Voilà l'ennemi!» personne ne bougeait; mais si l'on criait: «Voilà l'empereur!» tous se levaient comme un seul homme. C'est ce que M. Taine n'explique point. Ce qui manque dans son étude, c'est la silhouette du «petit caporal». Oui, c'est vrai, M. Taine a publié le Napoléon de la légende. Sans doute il a répondu sur ce point en faisant le compte des conscrits réfractaires. Mais cette réponse ne vaut que pour les dernières années. Jusqu'à Moscou, le peuple aimait Napoléon. Et surtout il l'a adoré depuis sa mort. Le peuple est grand admirateur de la force et de la grandeur matérielle.

On reprend: «Le peuple a raison. Napoléon nous a donné la gloire. Ce n'est certes pas le moment d'en faire bon marché. Vous dites que les millions d'hommes qu'il a fait tuer n'ont servi de rien, puisqu'il a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait prise? Plus petite! Ne le croyez pas. Il l'a laissée plus grande du souvenir de cent victoires. Il a fait la guerre pendant vingt ans: cela veut dire que, pendant vingt années, il a tenu haut l'âme de ce peuple, en exaltant chez lui le courage, la fierté, l'esprit de sacrifice. Ah! vienne un monstre comme celui-là, qui nous secoue enfin et qui nous venge!»

Ces considérations n'ont point ému M. Taine. Pourquoi? Parce que ce philosophe positiviste est un homme très moral. La gloire militaire ne l'éblouit pas: car, partout ailleurs que dans la guerre défensive, elle n'est que la gloire d'opprimer et de dépouiller les autres, et ce qu'elle satisfait chez le vainqueur, ce sont les instincts les plus cupides et le plus brutal orgueil. Cette gloire, c'est la pire de ces «grandeurs de chair» dont Pascal parle avec mépris. Venir se vanter aujourd'hui des conquêtes du premier empire, c'est justifier la conquête allemande. Hoche ou Marceau, voilà ce qu'il nous faudrait. Mais un Napoléon Bonaparte, le ciel nous en préserve!

Et puis, M. Taine est tendre. Ne vous récriez pas. Les quatre millions d'hommes tués, et la somme de douleurs humaines que cela suppose, le découragent d'admirer le grand empereur. Ce qui arrive ici est assez singulier. Ce sont les spiritualistes, les idéalistes, les gens bien pensants et les plus belles âmes du monde qui nous disent:—Napoléon fut un monstre? Qu'importe, puisqu'il a fait la France glorieuse! (entendez: puisque nous lui devons de pouvoir dire aux Allemands: «Vous avez été atroces, mais nous l'avons été encore plus il y a quatre-vingts ans, et cela nous console»).—Et c'est M. Taine, le philosophe «matérialiste», celui qui a écrit que le vice et la vertu étaient des produits comme le sucre et le vitriol, c'est lui qui réprouve, de quelque éclat qu'elles soient revêtues, l'injustice et la violence! C'est lui, l'homme qui considère l'histoire comme un développement nécessaire de faits inévitables et qui a toujours goûté en artiste les manifestations de la force,—c'est lui qui aujourd'hui se fond en pitié! Nul n'a peint de couleurs plus brillantes le déroulement immoral de l'histoire,—et voilà qu'il souffre, comme une femme compatissante et naïve, de cette immoralité! Ce contraste d'une philosophie très cruelle et d'un cœur très humain me paraît charmant. Déjà le sang versé par la Révolution l'avait empli d'horreur, jusqu'à troubler, peu s'en faut, sa clairvoyance. Certes, je ne lui reproche point cette faiblesse, et je la proclame bienheureuse. Car «je hais, comme dit Montaigne, cruellement la cruauté», et j'aimerais mieux, je vous le jure, être privé des «bienfaits de la Révolution» et vivre dans la plus fâcheuse inégalité civile,—et qu'on n'eût pas coupé la tête de Marie-Antoinette et celle d'André Chénier.[Retour à la Table des Matières]