Vraiment, c'est là de l'histoire écrite pour les images d'Épinal. Et le prince, à force de défendre son oncle, le diminue. À le faire si raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance d'imagination qui l'égale, dans son ordre, aux plus grands artistes, à Dante et à Michel-Ange. Napoléon est beaucoup plus grand dans le livre de son «détracteur» que dans celui de son apologiste. Et, malgré tout, en dépit de la fragilité de quelques-uns des témoignages invoqués par M. Taine, les traits principaux de la figure qu'il a tracée demeurent. On sent que la constitution de l'âme de Napoléon devait être, au fond, telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre est irréprochable; on y voit, méthodiquement décomposé, le génie d'un grand homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que le prince nous dit donc, que M. Taine «arrive à cet extraordinaire paradoxe d'écrire, sur Napoléon, de longues pages, sans qu'il soit fait même une allusion à son génie militaire?» Eh bien! et la page sur «les trois atlas»? M. Taine n'avait pas, je pense, à raconter ici les campagnes de l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'être moral qui est décomposé et décrit. La description est effrayante et sombre. Mais, prenez gardé, elle ne s'appliquerait pas mal à Frédéric II ou à Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous les individus qui ont exercé matériellement une très puissante action sur les affaires humaines...

L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du compte, j'aime le monstre conçu par M. Taine, non point avec mon cœur, mais avec mon imagination; que d'ailleurs, après l'homme, l'œuvre resterait à juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les deux chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napoléon ne me déplaît point; que celui-ci juge en «homme d'action» et celui-là en «philosophe» (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance de ces deux mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la variété du monde.[Retour à la Table des Matières]

SULLY-PRUDHOMME

«LE BONHEUR»

Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver, et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait pour titre: le Bonheur, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos vœux.

Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand vous croyez rêver le bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps: bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul se meut,—vers quel but? nous ne savons,—l'incompréhensible univers. Ce monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre, vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité. Résignez-vous.

Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir. Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus, après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur qui va s'achevant et s'accomplissant par la science et par le sacrifice. Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases diverses. Mais il se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous présenter en fin de compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies mêlées, les joies terrestres que nous connaissions déjà); il se torture si fort l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment, le drame est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les pauvres bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis.

Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour délicieux. Voyons comment le poète se le figure:

Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre
D'une antique forêt aux colonnes sans nombre,
Dont les fûts couronnés de feuillages épais
En portent noblement l'impénétrable dais, etc.

Et plus loin: