Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue» que nous voudrions saisir. Je dirais presque:—Qu'importe que nous connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science parfaite.

À part cette inconséquence,—d'ailleurs inévitable comme toutes les autres,—les trois grands morceaux sur la Philosophie antique, sur la Philosophie moderne et sur les Sciences, sont de pures merveilles. Les divers systèmes philosophiques et les principales découvertes de la science y sont formulés avec un éclat et une précision où nous goûtons à la fois la force de la pensée et une extrême adresse à vaincre d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce n'est que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que celle-ci (après la chanson des Épicuriens):

...Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe
Ne se soutenait plus pour se passer la coupe,
Une perle y tomba, plus rouge que le vin...
Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme
D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme,
Allait rouvrir le cœur au sentiment divin.

Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique.

Combien sur le vrai fond des choses
La forme apparente nous ment!
Le jeu changeant des mêmes causes
Émeut les sens différemment;
Le pinceau des lis et des roses
N'est formé que de mouvement;
Un frisson venu de l'abîme,
Ardent et splendide à la fois,
Avant d'y retourner anime
Les blés, le sang, les fleurs, les bois.
Ce vibrant messager solaire
Dans les forêts couve, s'endort
Et se réveille après leur mort
Dans leur dépouille séculaire,
Noir témoin des printemps défunts,
Qui nous réchauffe, nous éclaire
Et nous rend l'âme des parfums!
Dans l'aile du zéphir qui joue,
Dans l'armature du granit,
Roi des atomes, il les noue,
Les dénoue et les réunit.
La terre mêle à son écorce
Ce Protée en le transformant
Tour à tour, de chaleur en force,
En lumière, en foudre, en aimant.

Soleil! gloire à toi, le vrai père,
Source de joie et de beauté,
D'énergie et de nouveauté,
Par qui tout s'engendre et prospère!

Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant les astres, et cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, revenant à intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les froides effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette voix des hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse, parce qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la fierté de l'effort et du sacrifice accompli.

Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords
Que des biens chèrement payés par ses efforts...
Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.

Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;

(Je me rappelle cet enfer...
Et cependant je l'aime encore
Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher,
Pour tes sœurs dont le front en passant le décore.)