C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien parlant constamment la langue d'un président des quatre classes de l'Institut un jour de gala, cela me fait la même espèce de plaisir que les cabrioles d'un clown à favoris et en habit noir, mais un plaisir dix fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de celles de la matière. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie intellectuelle que je connaisse, un des plus suivis, des mieux exempts de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envolées dans l'absurde, mais comme des percées régulières, qu'on dirait faites avec des machines d'ingénieur et des instruments de précision.

J'ajoute qu'il y a un mystère dans tout cela. Les raisons que j'ai essayé de démêler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me donne l'énorme et placide déraison de ces facéties; et peut-être aurez-vous beaucoup de peine à comprendre mon admiration et à me la pardonner, et y soupçonnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en a point... Je relis l'interview que Grosclaude est allé prendre à la plus ancienne locomotive de France, à l'occasion du cinquantenaire des chemins de fer, et je n'y résiste pas plus qu'à la première lecture. La perception rapide des rapports démesurément inattendus que l'auteur établit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me désagrège l'esprit comme le choc électrique désagrège les corps. Pourquoi? Là est l'énigme. Peut-être éprouvé-je un plaisir malsain à me sentir violemment introduit dans une conception du monde analogue à celles que doivent édifier les cerveaux des fous, en restant à peu près sûr de me ressaisir. Il y a peut-être du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime à simuler ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est point ma faute si des phrases comme celles-ci me délectent profondément:

«Ce n'est pas sans une respectueuse émotion que nous avons été admis en présence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive habite un modeste appartement de garçon, au cinquième sur la cour... Nous sommes immédiatement introduits dans le cabinet de toilette de la respectable machine à vapeur, qui est en train de se passer un bâton de cosmétique sur le tuyau, innocente coquetterie de vieillard.»

La conversation s'engage. Elle est d'une suprême vraisemblance. C'est un interview qui ressemble à tous les interview de «vieux lutteurs» ou de «sommités scientifiques», et bientôt l'on ne sait plus au juste s'il s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le reporter lui demande son âge et fait cette réflexion aimable que «les locomotives n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent»; il l'interroge sur son hygiène: «Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la flanelle?» Et enfin:

«—Il va sans dire qu'à l'instar de M. Chevreul et de tous nos grands macrobites vous usez du café au lait?

«—Ni café, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de thé, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes.

«—Cependant vous fumez?

«—C'est ma seule faiblesse.

«—La seule? bien vrai?... Voyons, tout à fait entre nous, vous n'avez jamais eu de ces aimables écarts qui embellissent l'existence d'une locomotive à l'âge des passions?

«—Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu, j'ai eu comme les autres mes heures de poésie...