—Je ne dis pas ça. Mais je répondrais que c'est quelqu'un de très bien.
—Quelqu'un de très bien, grommela le vieux garde, quelqu'un de très bien… Que je t'y reprenne un peu, avec ton «quelqu'un de très bien»!…
De nouveau, il leva la main, et, de nouveau, Kate para du coude une gifle qui ne vint pas. Double mouvement mécanique qui accompagnait d'ordinaire leurs conversations et qui n'entraînait d'ailleurs aucune conséquence.
Car Günther adorait cette enfant, bien qu'il grognât sans cesse contre elle et qu'il la menaçât à peu près tous les jours de la rouer de coups.
C'était un homme simple, né pour garder toutes les consignes sans les discuter: consigne de soldat et de sujet, consigne de chrétien, de mari et de père, consigne de garde-chasse. Rentré du service après trois réengagements, il avait épousé une délicate petite paysanne qui était morte en lui laissant une fille. A dix-huit ans, cette fille avait été séduite par un ouvrier de passage; elle avait mis Catherine au monde et s'était éteinte quelques années après, de langueur, de chagrin et parce que Günther lui faisait la vie trop dure. Et Kate avait grandi près de son grand-père, gauchement dirigée par ses rudes mains, le sentant faible au fond, car le vieux se repentait d'avoir été sans pitié pour la mère de Kate, et sa tendresse grondeuse pour sa petite-fille s'augmentait de cet ancien remords.
Pourtant il s'apercevait bien, à certains moments, que Kate lui échappait. Elle était jolie, mais pas tout à fait de la façon qui sied à une honnête fille. Ses lèvres étaient trop rouges et trop roulées, et ses yeux, sans qu'elle y songeât, raccrochaient les hommes. Au reste, assez souillon, mal ficelée dans des robes où manquaient des boutons et qui semblaient ne pas lui tenir au corps, mais avec des coquetteries de fille de bohème: des verroteries, des bouts de ruban écarlate, une manière de se mal peigner, de tordre ses lourds cheveux à la diable et toujours l'air de sortir du lit. Tout cela choquait le vieux soldat correct, habitué aux minuties extérieures de la propreté militaire. Il n'était pas tranquille. Plus d'une fois, il avait découvert, dans quelque coin de l'armoire de Kate, des colifichets, des bagues et des chaînes en toc, dont il lui avait demandé la provenance. Elle affirmait avoir acheté cela sur ses économies (car elle faisait de la couture pour les dames de Steinbach), et le vieux n'avait pas poussé plus loin ses investigations. Elle était si gentille et si câline avec lui! Comme avec tout le monde, d'ailleurs. C'était une bonne fille. Ce charme équivoque qui émanait d'elle, il y cédait lui-même à son insu. Sans doute, il restait sur le qui-vive; mais la fille était assez rouée pour dépister sa vigilance bougonne, vague et débonnaire, et pour empêcher ses soupçons de se préciser.
La vérité, c'est que tous les valets d'écurie du château royal, qu'elle rencontrait à Steinbach en allant aux provisions, avaient fait d'elle à leur guise, pourvu qu'ils fussent jeunes et passablement bâtis. Elle ne leur demandait rien que le plaisir, un verre de limonade, parfois un fichu ou un noeud de fausse dentelle. C'était la meilleure et la plus indulgente paillasse à palefreniers.
Si elle n'avait pas cédé tout de suite au prince Otto, quoiqu'elle devinât en lui un «homme très bien», c'est qu'elle le trouvait tout de même un peu défraîchi.
Défraîchi, il l'était. Ses soucis des derniers mois avaient blanchi ses tempes, creusé ses joues, gonflé les pochettes de ses yeux. Son château de Grotenbach vendu, l'arrêt mis par Issachar sur sa dotation annuelle de douze cent mille francs, il était venu se terrer à Loewenbrunn et s'y ennuyait prodigieusement Comme il n'avait ni dans son coeur ni dans son cerveau de quoi remplir honnêtement le vide des heures, sa solitude se peuplait de rêves honteux. Depuis longtemps, il était à ce point blasé—et cependant inassouvi—que le vice ne lui disait plus rien, s'il ne sentait un peu mauvais. Seul, un certain relent de bête mal lavée l'excitait encore. Mais il n'était vraiment en train que s'il s'y joignait l'attrait d'un danger à courir et du mélange possible d'une odeur de sang avec l'autre odeur. Ainsi cet irréprochable civilisé «simplifiait» ses goûts et revenait à la nature—par le plus long. Déjà, à Marbourg, à Paris, à Londres, il avait eu des caprices de débauche malpropre et canaille. Dans l'humble mesure où ces choses sont permises aujourd'hui aux ennuyés, il avait tenté les expériences de Néron et couru, la nuit, sous un déguisement, les quartiers infâmes, se colletant dans les bouges avec les portefaix ou disputant leurs gitons aux escarpes.
Otto avait donc l'habitude des déguisements. D'ailleurs, outre que le type physique auquel il se rattachait était des plus communs en Alfanie, le grand diable vanné et déhanché, vêtu en bourgeois campagnard, qui avait abordé la petite-fille du garde à la kermesse de Steinbach, ne ressemblait que de fort loin aux roses chromos populaires qui prétendaient reproduire les traits du prince.