En attendant, il poussa vigoureusement l'instruction de l'«affaire d'Orsova». Ce mystère passionnait le public. Le roi avait d'abord compté que la mort des deux princes, encore que l'un fût méprisé et l'autre devenu impopulaire, produirait un grand mouvement de pitié et d'indignation, dont bénéficieraient la cause royale et les intérêts conservateurs. En réalité, la première émotion calmée, le peuple éprouva surtout un sentiment de curiosité badaude et ne vit guère dans le double régicide qu'un «fait divers» exceptionnel; mais l'effet de cette curiosité fut précisément celui que le roi avait attendu d'un autre sentiment. Toute l'Alfanie oublia pendant quinze jours les questions politiques et sociales et laissa son gouvernement à peu près tranquille.

Soit habileté, soit conviction, le roi avait émis l'hypothèse d'un guet-apens socialiste, et l'enquête fut dirigée d'après cette idée préconçue. Les faits semblèrent d'abord s'y ajuster. Mais on ne pouvait les révéler au public sans lui apprendre en même temps certaines particularités secrètes de la vie des deux princes, ni dénoncer les ennemis de l'État sans laisser deviner les faiblesses privées de leurs victimes. Le roi consentit sans hésitation à ce que les voiles fussent du moins soulevés à demi, persuadé qu'un intérêt supérieur lui commandait de braver, en cette circonstance, l'injurieuse indiscrétion des commentaires publics.

Les journaux de Marbourg publièrent donc successivement les notes suivantes:

«L'instruction de l'affaire d'Orsova a fait un grand pas. Nous avons dit que le château était habité par une certaine comtesse Leïlof, disparue depuis l'attentat. Or il est établi que la comtesse Leïlof n'était autre que mademoiselle Frida de Thalberg, demoiselle d'honneur de Son Altesse Royale la princesse Wilhelmine. Le prince Hermann témoignait à mademoiselle de Thalberg une sympathie particulière, sympathie facile à comprendre si l'on songe que cette jeune fille était la petite-nièce du marquis de Frauenlaub, ancien gouverneur du prince, et que, brouillée avec son grand-oncle et réfugiée à Paris avec sa mère, le prince Hermann l'y avait rencontrée, l'avait réconciliée avec son vieux parent et introduite lui-même à la cour. Il avait pour elle l'affection qu'on a souvent pour les personnes à qui l'on a rendu de grands services. Il ignorait, ou il voulait oublier, que mademoiselle de Thalberg était la petite-fille du conspirateur Kariskine, qu'elle s'était liée, à Paris, avec la trop fameuse Audotia Latanief, et qu'elle était restée imbue, même dans sa nouvelle situation, des idées les plus subversives.

«Son Altesse Royale avait bien mal placé son affection. Il est maintenant évident que Frida, qui avait conservé des relations avec les fractions les plus avancées du parti socialiste, a lâchement trahi son royal protecteur et l'a attiré, sous quelque prétexte, au château d'Orsova pour le livrer aux assassins. On a trouvé dans les papiers de mademoiselle de Thalberg une lettre d'Audotia Latanief qui lui annonçait sa visite pour le jour même où les deux crimes ont été commis.

«Frida de Thalberg et Audotia Latanief sont activement recherchées.»

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«Les charges s'accumulent contre Audotia Latanief. Le revolver retrouvé sous un des meubles du salon a été reconnu par un armurier de Marbourg pour avoir été vendu par lui, il y a quinze jours, à une femme dont le signalement répondait à celui d'Audotia Latanief. Une femme répondant au même signalement a été vue le jour du crime, vers trois heures de l'après-midi, dans une auberge isolée située sur la route forestière de Kirchdorf à Steinbach.»

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«Audotia Latanief a été arrêtée, hier soir, dans l'hôtel garni qu'elle habitait à Marbourg, rue des Saulaies, et où elle avait eu la singulière imprudence de rentrer. Elle n'a opposé aucune résistance aux agents et s'est contentée de dire: «Je vous attendais: c'est bien.» Interrogée par le juge d'instruction, elle n'a cessé de faire montre du plus odieux cynisme. Elle a avoué qu'elle avait rendu visite à mademoiselle de Thalberg le jour du crime et que le revolver retrouvé dans le salon était le sien. Elle a ajouté qu'elle approuvait l'assassinat du prince Hermann, mais elle a nié en être l'auteur. Vers la fin de l'interrogatoire, elle a supplié qu'on lui donnât des nouvelles de sa jeune amie et, comme on ne lui répondait pas, elle s'est mise à fondre en larmes.