—Du moins, monseigneur, Votre Altesse royale se souviendra-t-elle un jour que j'ai osé l'avertir? Si ma conscience ne me permet point de vous aider à détruire (excusez l'audace de ces paroles, qu'inspire seul l'amour du bien public), soyez sûr que mon dévouement restera acquis à Votre Altesse royale quand il s'agira de réparer.
—Je n'en doute point, dit Hermann en souriant. Je sais que vous êtes de ceux qu'on retrouve toujours.
VI
Le soir, un bal fut donné dans le palais, à l'occasion de la délégation du pouvoir au prince héritier. Hermann se tenait dans le salon réservé aux princes et à leurs aides de camp, aux princesses et à leurs demoiselles d'honneur, aux ministres et au corps diplomatique.
Par trois portes grandes ouvertes sur les autres salons, sous une buée vaguement rousse qui atténuait la crudité de la lumière électrique, on voyait passer le tourbillonnement de la fête: une mêlée d'uniformes rigides et sombres tranchant sur un fouillis blanc, rose et mauve de robes onduleuses, des moustaches penchées sur des nuques et des épaules nues, des enroulements de traînes autour des fourreaux d'épées, et de rapides échanges d'étincelles entre les diamants des femmes et les plaques des danseurs.
Hermann se disait que, parmi les privilégiés qui étaient là, il n'y avait personne peut-être à qui il n'inspirât une défiance secrète ou avouée et qui ne dût lui être ennemi dès qu'il aurait fait connaître ses desseins.
—S'ils savaient en l'honneur de quoi ils dansent! songeait-il.
Il s'était dégagé du cercle des diplomates et des grands officiers de cour. Il s'approcha d'une petite femme encore jeune, assez jolie, mais de figure souffreteuse, assise à l'écart.
C'était la princesse Gertrude, femme du prince Otto.
Elle venait de se débarrasser de ses demoiselles d'honneur en leur permettant d'aller danser toutes à la fois («Car je ne suis pas amusante, mes pauvres petites!») et elle regardait, la fête d'un oeil atone, l'air absent.