—Grand-père, dit-elle, vous n'avez donc pas de chaînes?

Le vieillard prit la main de l'enfant et lui fit tâter, sous les jambes de son pantalon, quatre tringles épaisses réunies entre elles par trois anneaux, et, d'une voix sourde et basse et comme déshabituée de la parole, il lui expliqua comment à l'anneau central s'attachait une courroie, nouée par l'autre bout à une ceinture bouclée sur la chemise.

Et, tout à coup, Frida éclata en sanglots. Et, devant cette douleur d'enfant, le vieux Kariskine sentit ses yeux taris se mouiller et se rouvrir dans son coeur, sous le bloc de désespoir morne dont il avait cru la sceller, la source des tendresses. Il serra sa petite-fille contre sa poitrine et, sanglotant avec elle, il la couvrit longtemps de baisers.

—Ah! ma chérie! gémissait le pauvre homme, pourquoi es-tu venue? Pourquoi es-tu venue, petite Frida?…

Cette scène décida de tout l'avenir moral de mademoiselle de Thalberg. Aux yeux de la petite fille ignorante, qui savait seulement que son grand-père était bon et qui ne concevait même pas comment il pouvait être coupable, les mots de «gouvernement», de «pouvoirs politiques» signifièrent, dès lors, une force injuste et oppressive, qu'elle se mit à haïr de toute son âme. Et, plus tard, quand elle ne fut plus une enfant, elle garda une instinctive prévention contre toute autorité, une tendance à confondre dans une même haine les rois, empereurs ou gouvernants et les «méchants» qui avaient tant fait souffrir son grand-père.

Un an après le voyage à la maison de force, la comtesse de Thalberg habitait une triste petite ville du nord de la Prusse, où elle avait été appelée par une amie. Frida suivait des cours dans un pensionnat fréquenté par des filles de hobereaux, de magistrats et d'officiers. Là, pour la première fois et à sa grande surprise, le charme qui était en elle et qui, sans efforts, lui gagnait les coeurs, cessa brusquement d'agir. Les maîtresses, protestantes rigides, se défiaient de cette élève rêveuse, qui était sans doute exacte à tous ses devoirs, mais en qui elles devinaient une indiscipline secrète, une pensée qui leur échappait. La délicatesse de sa beauté et la vivacité de son intelligence excitaient la jalousie de ses compagnes. Peut-être ces fillettes, un peu lourdes, lui auraient-elles pardonné et même auraient-elles subi sa grâce si Frida avait eu l'esprit fait comme elles; mais la nouvelle venue les irritait, sans le savoir, par de précoces libertés de jugement, des moqueries de jeune barbare sur les «convenances» aristocratiques et bourgeoises, sur celles même qui leur semblaient le plus considérables. Toutefois, on la laissait à peu près tranquille, par égard pour sa naissance et son rang, et l'antipathie générale qu'elle inspirait n'allait pas jusqu'à la persécution.

Mais, un jour, cela changea. Les élèves se chuchotaient un secret; une conspiration s'organisait sous la direction d'une robuste rougeaude de douze ans, fille d'un président de tribunal. C'était en hiver; la neige était épaisse. On s'amusa d'abord à édifier une forteresse de neige dans la cour de récréation. Frida, sans défiance, prit part à ce travail. Quand il fut terminé, la rougeaude poussa brutalement Frida dans la forteresse:

—En Sibérie, la nihiliste! En Sibérie!

L'enfant résista. Les fillettes féroces, avec une lâcheté de foule, l'envoyèrent rouler dans la neige.

—En Sibérie! comme son grand-père!