Elles louaient alors une chambre dans un très modeste hôtel meublé des
Batignolles.
Du premier coup, Frida s'était trouvée prête à cette indigence qui succédait si brusquement aux trains de luxe et aux riches hôtels cosmopolites. Elle s'était mise à faire la cuisine, à raccommoder les robes et le peu de linge qui restait aux deux femmes. A présent, elle économisait leur dernier argent, l'argent d'une plaque de commandeur de l'ordre de Saint-Vladimir, un vénérable bijou donné jadis à sa petite-fille par le prince Kariskine. Même, pour que la comtesse oubliât les heures, elle avait trouvé moyen de l'abonner, sur leurs derniers sous, à un cabinet de lecture…
Mais vint un jour où les deux femmes pâtirent de la faim. Tandis que la comtesse, tassée dans un coin de la mansarde, sous une fourrure pelée, s'absorbait dans la lecture des Mystères de Paris, Frida descendit dans la rue, errant à l'aventure. La nuit tombait. Des passants l'abordèrent avec des paroles insultantes… Elle eut un suprême soulèvement de tout son être contre cette société où l'on peut mourir de dénuement sans que personne s'en doute ni s'en soucie et où elle savait que, sa fierté le lui eût-elle permis, elle ne pouvait, étant belle, tendre la main sans être outragée… Et sous sa haine sourdait une espèce de joie mystique à se sentir la soeur ignorée de tant d'autres victimes, à songer que sa détresse particulière accroissait pour sa part la dette atroce du vieux monde et contribuerait sans doute à hâter l'oeuvre d'une Justice cachée qui se réserve, mais qui n'oublie rien et qui dresse ses comptes… Ces bizarres idées s'agitaient confusément en elle… Et elle se rappelait des choses: les petites bourgeoises allemandes qui l'avaient lapidée de neige durcie, et le martyre de son grand-père, et les famines de paysans dont elle avait entendu parler dans son enfance… Et, se croyant près de mourir, tout son coeur défaillant sombrait dans une immense pitié amère pour l'innombrable et sainte assemblée des souffrants de tous les pays et de tous les siècles…
Ses forces s'en allaient. Les jambes molles, les tempes bourdonnantes, elle regagna la maison.
Dans l'escalier, elle rencontra une femme en noir, qui se rangea pour la laisser passer.
Cette femme était laide, avec un air de bonté qui faisait aimer sa figure. Elle ressemblait à certaines vieilles religieuses vulgaires et bouffies, sans âge, mais dont les yeux et toute l'allure expriment la certitude et la charité.
Frida montait péniblement, en s'accrochant à la rampe. La femme en noir la considéra un instant; en trois enjambées,—des enjambées d'homme ou de cantinière,—elle la rejoignit sur le palier et lui mit brusquement dans la main une pièce blanche, en murmurant d'une grosse voix très douce:
—Je vous en prie! Je vous en prie!
Et elle redescendit, sans donner à la jeune fille le temps de lui répondre.
C'était Audotia Latanief. Impliquée, huit ans auparavant, dans l'affaire qui avait valu au prince Kariskine sa déportation en Sibérie, elle s'était réfugiée à Paris, où elle travaillait «pour la cause». Elle habitait la même maison que Frida; elle y occupait deux petites pièces garnies de meubles d'ouvrier et de piles de brochures et de journaux entassés le long des murs.