—J'en atteste sa petite-fille, ici présente!
Tous les yeux se tournèrent vers Frida, assise près de l'estrade, sur l'une des banquettes latérales. En robe noire tout unie, couronnée de sa chevelure rousse flambante, la bouche entr'ouverte sur ses petites dents, elle avait sur son fin visage la lueur des émotions profondes. Des larmes descendaient de ses yeux pâles, et elle ne savait pas si elle pleurait de douleur en pensant à son grand-père ou de joie à se sentir aimée de tous ces coeurs à la fois…
Audotia la mena à d'autres assemblées; non point à celles où elle prévoyait des luttes ou des explosions trop fortes de bêtise ou de férocité, mais seulement aux réunions qui ressemblaient un peu à des cérémonies religieuses et où il s'agissait d'honorer des martyrs ou de célébrer des anniversaires. D'ailleurs, le vague des doctrines d'Audotia lui permettait d'être également à tous les partis révolutionnaires, et tous l'appelaient à leurs assises, parce qu'elle était pour tous la voix qui entraîne, qui maudit, qui bénit, qui exalte et réchauffe, qui fête les saints et qui solennise les souvenirs, la prêtresse officiante et la prophétesse…
Frida se plaisait dans ces réunions. Au commencement, la grossièreté de plusieurs de ses nouveaux frères, l'odeur, les mains noires, les barbes douteuses avaient mis sa délicatesse à une assez rude épreuve. Mais elle s'était fait honte de sa répugnance comme d'un sentiment bourgeois et bas; elle s'était contrainte à aimer les misérables tels qu'ils sont. Cet effort était servi par un optimisme candide et infini et par le don précieux de ne voir et de ne reconnaître le mal et la laideur que lorsqu'il n'y avait vraiment pas moyen de faire autrement. Si, par hasard, elle découvrait, malgré elle, qu'il y avait parmi les compagnons bien des brutes méchantes, elle songeait: «Ce n'est pas leur faute, ils sont si malheureux!» Mais elle n'était que peu exposée à ces cruelles découvertes. Car sa grâce agissait, à son insu, même sur les plus grossiers et les plus stupides: on se surveillait devant elle, on l'entourait d'égards à cause de son grand-père le martyr; elle était populaire dans les clubs; elle était la petite vierge charmante de la revendication sociale et elle jouissait innocemment de cette gloire.
Le monde révolutionnaire lui apparaissait donc comme une idyllique assemblée de frères. Elle croyait chaque jour davantage à la bonté des pauvres. Des théories exposées dans les clubs elle ne retenait que ce qui pouvait servir d'aliment à sa crédule générosité. Collectivisme, possibilisme, communisme, anarchisme même, elle n'était point troublée par la contradiction des doctrines: elle ne voyait que ce qu'elles avaient de commun: un rêve de société fraternelle et juste. Et ce qui la séduisait dans la cité future, c'était précisément ce qu'elle contenait de chimère morale: c'était qu'elle ne pût s'établir et subsister sans une immense bonne volonté de tous les hommes. Et parce que Frida était capable, pour sa part, des vertus qui seules eussent rendu cette utopie réalisable, elle la croyait réalisable en effet. Rêve d'égoïsme brutal chez la plupart des «compagnons», le socialisme était pour elle un rêve de sacrifice.
Ce qui l'attirait aussi, c'était ce qu'il y a de religieux dans l'état d'esprit créé par la foi socialiste chez les hommes qui ne sont pas méchants. Car c'est bien une foi. Frida était parfaitement insensible aux objections. Comment ces choses rêvées arriveraient-elles? Elle ne savait; mais ces choses devaient arriver. Les plus savants disaient: «C'est la loi de l'évolution», comme on dit dans d'autres religions: «C'est la volonté de Dieu». La disposition d'âme des communistes vertueux n'est peut-être pas fort différente de celle des premiers chrétiens, quand ils attendaient une cité de Dieu terrestre et croyaient à son proche avènement, quoique le monde romain opposât assurément autant d'obstacles à leur songe que notre monde peut en opposer au songe des révolutionnaires.
Outre la foi et l'espérance, Frida retrouvait un culte. Les cérémonies des réunions publiques, avec homélies, mémento des saints, célébration des dates sanglantes ou glorieuses, étaient ses messes et ses vêpres. Cette fille sans patrie et, jusque-là, sans religion (de bonne heure elle avait renoncé aux croyances et aux pratiques de l'orthodoxie russe) rencontrait ainsi, dans le rêve socialiste, une religion complète, où pouvaient se satisfaire tous les besoins de son imagination et de son coeur. Et elle s'exaltait d'autant plus dans sa foi que cette Église révolutionnaire dont elle faisait partie vivait à demi dans le mystère, avait des airs d'Église persécutée ou, du moins, réprouvée par la société régulière, rejetée en dehors d'elle et un peu conspiratrice et souterraine…
C'est à ce moment que «la duchesse» fit proposer à Frida une place de demoiselle de compagnie chez la comtesse de Winden, dont le mari était conseiller à l'ambassade d'Alfanie.
Frida refusa d'abord, malgré les supplications de sa mère. Madame de Thalberg n'avait point désapprouvé les idées nouvelles de Frida. Passive et molle, la bonne dame était devenue elle-même vaguement révolutionnaire, en haine de sa pauvreté, tout comme elle fût demeurée conservatrice, chrétienne orthodoxe, et fidèle au tsar si elle eût continué à couler ses jours vides dans son domaine de Courlande. Mais c'est aussi pourquoi elle ne comprenait pas que Frida repoussât cette occasion de sortir de la vie médiocre qu'elles menaient et de rentrer «dans leur monde».
Audotia intervint: