—J'ai beaucoup appris dans ces derniers mois. Ce qui rend les iniquités de l'état politique et social difficiles à redresser, c'est que tout le monde, en cette affaire, est à la fois juge et partie… Ce que je dis là n'a rien d'original, n'est-ce pas? La réparation de ces iniquités est réclamée par ceux qui souffrent et par une partie de ceux qui jouissent. Or, les premiers demandent et espèrent trop. Et, quant aux seconds, ils ne peuvent jamais être complètement sincères. Il y aura toujours, même chez les meilleurs, un abîme entre leurs pensées et leurs actes. Presque tous les théoriciens révolutionnaires appartiennent à la bourgeoisie, quelques-uns à la bourgeoisie riche. Si tous ceux-là conformaient leur conduite à leur doctrine, s'ils vivaient sobrement, s'ils consacraient tout leur superflu au soulagement des misères dont ils font profession de s'indigner, la solution de la question sociale aurait déjà fait un grand pas. Mais non! Privilégiés, ils continuent à jouir jalousement de leurs privilèges. Nous voyons qu'en tout pays la plupart des leaders de la démocratie sont ou de fort économes bourgeois, ou des hommes de plaisir, qu'ils n'aiment pas le peuple, qu'ils trouvent son abord déplaisant, qu'ils ne l'approchent que les jours de club et dans les périodes d'élections, et qu'ils ne font même pas la charité, sous prétexte que ce n'est pas la charité, mais la réforme des institutions qui amènera l'extinction de la misère. Hypocrisie! hypocrisie!… Hélas! ce n'est rien que de donner la dîme de son revenu. Mais, même parmi les riches les moins endurcis, qui donc donne la dîme?… Personne ne fait son devoir. Je voudrais essayer de faire le mien.
Et, s'arrêtant devant Hellborn:
—J'accepte votre démission, monsieur. Je l'attendais, et vous avez raison de me l'offrir. Votre conduite dans la discussion du projet de réformes vous a brouillé avec vos amis de l'ancienne opposition, sans vous ramener tout à fait les conservateurs. Mais vous sentez qu'il vous serait plus facile de vous réconcilier avec ceux-ci et de devenir décidément leur homme en sauvant la société. Je vous permets de leur dire que c'est moi qui n'ai pas voulu que vous la sauviez.
Hellborn, nullement embarrassé, eut un sourire d'homme supérieur.
—Votre Altesse royale exprimait tout à l'heure les plus nobles pensées. Mais, que voulez-vous, monseigneur? avant de se résoudre à certains sacrifices, on voudrait, du moins, être sûr qu'ils seront efficaces… Votre Altesse me permet de parler librement?… Si peut-être nous hésitons, nous, les privilégiés,—les bourgeois, comme vous dites,—à sacrifier nos privilèges, vous-même, monseigneur, êtes-vous sûr, absolument sûr, que vous consentiriez, le cas échéant, à sacrifier les vôtres? Je ne parle pas du pouvoir absolu, qui ne saurait être aujourd'hui qu'un nom et auquel vous avez déjà renoncé…
—Vous parlez de la couronne? dit Hermann.
Il réfléchit, puis, gravement:
—En mon âme et conscience, monsieur Hellborn, je suis détaché de tout, même de la couronne.
Et, changeant de ton:
—Ne le répétez pas, au moins… Du reste, on ne vous croirait pas.